SpellForce - JoWooD Productions



Histoire



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  La convocation Le dragon de l’hiver Le deuxième rêve : le fleuve des âmes
  Tonnerre lointain Le gardien de la montagne – première partie Le gardien de la montagne – deuxième partie
  La lance des rois Le sixième rêve L’exil
  Lumière d’automne Sombre rivage

La convocationback to top

« Nous ne savions pas…

Alors nous avons combattu, combattu jusqu’à ce que dans notre ignorance, le monde ancien touche à sa fin. Des guerres insensées furent menées sous le règne du Cercle. Nous étions tellement aveuglés par notre quête sans fin de puissance que nous n’avons pas su prévoir que qui allait arriver, pas su voir le destin que nous avions scellé pour notre monde. Quand les ténèbres sont tombées sur l’œil d’Aonir, les Maîtres des éléments, répondant à l’appel des Treize, se libérèrent de leurs liens et se déchaînèrent. Leur pouvoir et leur rage enfin libérés, les Éléments recommencèrent à se battre entre-eux, comme ils l’avaient fait depuis le début des temps.

Dans leur colère, ils ravagèrent le monde. La terre s’ouvrit et son sang fut répandu sur le monde. Des colonnes de flammes escaladaient le ciel, jusqu’à un maelström de nuages noirs qui dévorait l’horizon. Des tempêtes incandescentes de cendres et de poison se déchaînèrent, réduisant en poussière les plus hautes montagnes. Les océans se mirent à bouillir, attaquant les côtes avec avidité.

La fureur des éléments dura un jour et une nuit, avant que ne passent les ténèbres. Puis ils furent bannis, comme ils l’avaient été avant et un silence de mort tomba sur un monde en ruine.

Seuls quelques-uns d’entre-nous trouvèrent refuge auprès des Pierres. C’est là que nous reposons, certains implorant les dieux, d’autres les maudissant pour avoir laissé cela se produire. Mais nous étions aveugles, refusant de voir l’évidence…nous seuls étions à blâmer.

Car nous ne savions pas…. »

Ishtar Magnus « L’heure la plus sombre »




Le dragon de l’hiverback to top

Bien des générations avant que les premiers humains ne descendent des montagnes de la muraille venteuse, les dragons régnaient sur le monde. Ils étaient les maîtres des cieux de Fiara, inégalés dans leur puissance débridée, leur liberté intacte. C’est à cette époque que naquit un dragon blanc. Le dragon le plus puissant que l’on ait jamais vu. Depuis une aire située très loin au dessus du Godmark, il s’élança vers le ciel et sous ses ailes la terre gela. Ses écailles étaient du blanc le plus pur, ses yeux clairs et froids comme un ciel d’hiver et son souffle avait la froideur des glaces éternelles. Nul autre dragon n’avait sa taille et sa puissance car il était l’essence même de l’hiver. Ses frères et sœurs fuyaient sa présence et autour de lui, le monde se couvrait d’une épaisse couche de glace. Il fut bientôt connu dans tout Fiara sous le nom d’Aryn, le tisseur de givre.

Mais à la mesure de sa puissance était la solitude qui lui dévorait l’âme. Nul être vivant ne pouvait survivre en sa présence et le froid et la mort étaient ses seuls compagnons. Il se mit à parcourir le monde à la recherche d’une présence amie. Tous le fuyaient et plus il cherchait, plus il semait la désolation. S’il poursuivait sa quête, Fiara toute entière finirait sous la glace, figée dans un perpétuel hiver, mais il ne voulait pas y mettre fin.

Chaque année qui passait, à chaque battement de ses ailes, un peu plus de Fiara était perdue. Finalement, sa quête le mena jusqu’aux limites d’une immense forêt au sud de Fiara, connue sous son nom elfique de Finon Mir. Comme le givre, signe de son arrivée, couvrait les plus hautes branches des arbres, les elfes, alors une race très jeune, cherchèrent le moyen d’empêcher le tisseur de givre de détruire leur domaine. Ignorant tout de la quête d’Aryn et certains qu’aucun d’entre eux ne pouvait égaler sa puissance, ils en appelèrent à leurs dieux pour en obtenir conseil. Les dieux, pourtant, restèrent silencieux, ne laissant pas d’autre choix aux elfes que de fuir. Quand les premiers flocons de neige commencèrent à tomber entre les frondaisons, les elfes entamèrent leur exil vers le sud. Seule Cerwen, qui régnait avec quatre autres sur le peuple elfe, osa se précipiter sur les étendues gelées à la rencontre du dragon.

Le froid lui transperçait les os et autour d’elle il n’y avait que glace et mort aussi loin que porte le regard. Plus elle approchait du dragon, plus le froid mordait sa chair. Bientôt, elle sentit sa conscience fléchir. Pour ne pas sombrer dans un sommeil mortel, elle se mit à chanter. Elle chanta l’espoir, la chaleur et la douceur, comme bien des générations l’avaient fait avant elle autour des feux de camps à Finon Mir.

Entendant son chant de loin, Aryn descendit du ciel pour en connaître l’origine. Il vit la reine elfe agenouillée dans la neige et bien qu’elle soit proche de la mort, son chant restait fort et clair, unique rempart contre le froid qui l’engourdissait. Le dragon se posa et pencha la tête, jamais il n’avait vu telle beauté. Dès qu’elle le vit, la reine elfe s’adressa au dragon.
«Ô puissant dragon, écoute-moi ! Écoute-moi, émissaire du froid et porteur de mort ! Ta présence tue toute vie et plonge le monde dans un éternel hiver. Bientôt la forêt qui nous abrite sera transformée en glace sous le coup de tes puissantes ailes et mon peuple va périr. Que veux-tu ? Qu’est-ce qui peut détourner ta course et sauver mon peuple ? »

Aryn dressa la tête, son regard de glace perçant le cœur de Cenwen comme une dague.

«Saches, enfant de la forêt que je cherche depuis le commencement de ma vie, un égal, un ami. Je sais la souffrance et la douleur que mes voyages font peser sur ce monde, mais ton courage m’a ouvert les yeux – détruire les autres ne mettra pas fin à mon fardeau. Je vais retourner chez moi et attendre, attendre dans les montagnes solitaires, attendre la fin des temps. Ton peuple vivra mais il y a une chose que je demande. Tu es la première et la seule à t’être approchée de moi et ton chant a touché mon cœur. Accompagne-moi et chante ta douce chanson pour nous et les tiens seront épargnés ! »

Cenwen se redressa, et après une courte pause, elle s’adressa au dragon.
«Je t’appartiens, Tisseur de givre. Emmène-moi au nord et je réchaufferai nos cœurs avec l’espoir aussi longtemps que je vivrai. Mais épargne mon peuple ! »

À peine avait-elle prononcé ces mots que le dragon l’enleva dans les airs.
« Qu’il en soit ainsi ! Si ton peuple est aussi brave que toi, vous méritez bien de vivre. S’il advient que les tiens aient des ennuis, qu’ils m’appellent et je mettrai mon pouvoir à leur service. Cela fera partie de notre pacte, comme je prends, je donne. Le froid sera sans pouvoir sur eux et le pouvoir de la glace sera leur tant qu’ils conserveront ton souvenir. »

Ainsi parla le dragon de l’hiver avant de repartir vers le nord, vers les montagnes désolées au-delà des pics de Grimwarg. Ils s’y installèrent et tandis que Cenwen chantait, le dragon créa un manteau de glace qui les protégerait tout deux du monde et protégerait le monde de son pouvoir jusqu’à la fin des temps.

Seul le glacier qu’ils appellent Tisseur de givre nous rappelle le pacte passé entre le peuple elfe et le plus puissant des dragons. Encore aujourd’hui, les nains et les humains racontent des histoires où l’on aurait entendu le chant de Cenwen, là-bas dans la désolation glacée du nord-ouest. Seuls les enfants de Cenwen et d’Aryn savent que le dragon de l’hiver est toujours vivant et leur donne son pouvoir, tandis qu’il écoute les chants elfiques au plus profond des glaces.

Eleyna Tisseuse de chant « Le commencement du monde »




Le deuxième rêve : le fleuve des âmesback to top

Je m’éveillai alors que le soleil venait juste de se lever. Ma chambre était emplie des lambeaux de la fumée produite par les herbes qui se consumaient et les lueurs rouges du soleil levant baignaient la pièce d’une atmosphère mystique. C’était le moment de l’heure éternelle, celle qui n’est ni le jour ni la nuit. On raconte qu’à l’aube, le monde des vivants, le royaume des morts et celui des esprits sont plus proches les uns des autres qu’à aucun autre moment. On dit aussi que c’est le moment que choisit Hirin, le messager des dieux, pour rassembler les âmes défuntes et les conduire de l’autre côté. Une nouvelle fois, un grondement de sabots m’accompagna tandis que je sombrai dans l’inconscience et les profondeurs de mes terribles rêves.

Quand j’ouvris à nouveau les yeux, un monde gris s’étalait devant moi. Le ciel était sombre, couvert de nuages noirs et la lumière avait des tons de cendre. Pas de soleil, pas de lune, pas une étoile. Dans ce lieu désolé, le temps semblait suspendu et le silence était assourdissant. Aussi loin que porte mon regard s’étendait ce désert gris et je compris alors ce que j’avais sous les yeux. Je me trouvais dans le no man’s land entre la vie et la mort. Mon cœur se serra et je connu l’étreinte d’un désespoir incommensurable…il n’y avait nulle place pour l’espoir en ce lieu.

Le bruit d’un cheval s’ébrouant brisa le silence. Je me retournai, espérant localiser la source de ce bruit, espérant un signe, une issue hors de cet horrible cauchemar. Les pieds lourds comme le plomb, j’avançai dans la poussière grise. Chacun de mes pas soulevait un nuage de poussière, une poussière aussi fine que la cendre qui laissait dans ma bouche un goût d’ossements broyés.

Après ce qui me parut une éternité, j’arrivai en vue d’une vallée qui barrait la plaine comme une blessure. Du fond de la vallée provenaient des murmures et des chuchotements, un bruit semblable à celui de l’eau vive, à celui de milliers de voix jacassant, gémissant, appelant. C’était le Mor Duine, le fleuve des âmes. Du commencement des temps jusqu’à leur fin, le Mor Duine coule entre les mondes, transportant nos âmes jusqu’au dernier jour. Sa surface scintillait comme l’argent, son eau courait à perte de vue dans la lumière crépusculaire. Sur la rive je vis la raison du bruit qui m’avait conduit jusqu’ici.

C’était l’imposante silhouette de Hirin, le messager des dieux, juché sur sa monture noire. Il avait conduit son cheval au bord du fleuve et c’est à peine si je pouvais distinguer les formes obscures des morts qui le suivaient sur la rive. Sur un imperceptible mouvement des rênes, le cheval gigantesque entra dans l’eau, qui parut alors vouloir entraîner monture et cavalier dans ses profondeurs argentées. Mais l’animal tint bon et bientôt une première âme le suivit qui s’enfonça dans le courant. Le cavalier s’enfonça de plus en plus dans l’eau, suivit par le cortège des âmes. Tandis que j’observai cette étrange procession, je compris qu’il n’existait aucun château, aucun jardin des délices pour accueillir les élus. Rien d’autre que le fleuve où doit retourner tout ce qui en vient. Le Mor Duine contrôle nos âmes, les retenant captives jusqu’à ce qu’une nouvelle vie soit prête pour elles.

Certains refusaient d’entrer dans le fleuve, cherchant à se cacher, leurs faces obscures exprimant la peur et la haine alors qu’ils se mettaient à ramper pour échapper à leur destinée. Dans l’eau, le puissant cheval se dressa, s’ébroua et piaffa d’impatience tandis que son cavalier montrait le chemin, exigeant obéissance à l’ordre naturel des choses. Mais ces pauvres fous refusaient d’obéir au dieu, rampant toujours plus loin de la rive du fleuve comme des lâches. Finalement, Hirin abandonna, s’éloignant au galop sur la colline de cendre, plein de mépris pour ces âmes piteuses.

Le dieu avait à peine disparu que je vis les autres…des centaines, des milliers d’autres sortant de l’ombre des rives du fleuve où ils s’étaient cachés pour échapper au Messager et à sa colère. Ils s’avançaient pour accueillir les nouveaux arrivants et comme ils passaient devant moi, je pus voir le désespoir qui déformait leurs faces éthérées, la haine qu’ils avaient de la vie qui se refusait à eux, leur haine pour l’ordre auquel ils refusaient de se plier. Sur les rives du fleuve, ils étaient devenus des parias, prisonniers de leurs peurs et de leurs désirs, captifs pour l’éternité. C’est ici le royaume des morts, sur les rives du Mor Duine, c’est là qu’ils se complaisent dans l’apitoiement sur eux-mêmes. Puis ils s’intéressèrent à moi, rampant de plus en plus près, me soufflant au visage l’haleine empoisonnée de leur répugnance. Glacé par la peur, je vis leurs visages méprisants et fus terrassé par la terreur. La force de leur haine, condamnés qu’ils sont à rester ici pour l‘éternité dépasse l’entendement des vivants.

Dans un tonnerre de sabots, le messager m’arracha à leur multitude, m’arracha à ce rêve et me rendit à la pénombre de ma chambre. Seul le bruit du Mor Duine résonnait encore dans ma tête, le murmure, le chuchotement du fleuve sans fin.

Ishtar Magnus « Les sept rêves »




Tonnerre lointainback to top

Il émergea d’un groupe d’arbres juste devant nous et s’arrêta pour humer l’air.

Jusqu’à cet instant, il ne s’était rien passé par cette morne journée. Nous étions partis avant l’aube et, comme dans un mauvais rêve, nous avions arpenté pendant des heures d’interminables collines entrecoupées de marais gelés. Je fus soudainement totalement réveillé, les sens en alerte, honteux de m’être presque fait prendre par surprise.

L’herbe brune du marais couverte de givre capturait les rayons rouges du soleil levant qui conféraient à cette morne étendue une atmosphère irréelle. Des touffes de roseau s’amassaient sur les rives des étendues d’eau gelées et les arbres noueux tendaient leurs branches dénudées vers le ciel. Un vent glacial nous transperçait, soufflant de l’est, d’au-delà du pic acéré du Tisseur de givre et portant jusque sur les marais la froideur du glacier géant et des nuages tourbillonnants de neige poudreuse. Vers l’est on pouvait voir l’extrémité abrupte du glacier, muraille imprenable qui barrait la vue sur les territoires de nos ennemis. Des nuages gris passèrent au dessus de la falaise de glace, poussés sans relâche par le vent, formant dans le ciel une forteresse céleste derrière le rempart scintillant.

L’éclaireur s’accroupit, surveillant les alentours du regard, son souffle court formant comme de la vapeur dans l’air glacé.

Il n’allait pas tarder à regagner les buissons, pensai-je. De mes mains moites je cherchai mon arc, posé devant moi sur les pierres. Je l’avais à peine agrippé que je sentis la main de Galad sur mon épaule qui me signifiait d’attendre encore. L’archer Utran était plus âgé, plus sage et plus expérimenté que moi et son instinct le trompait rarement. Quelques secondes plus tard, trois nouveaux éclaireurs émergèrent en silence du bosquet. Un geste imprudent de ma part et notre destin à tout les deux aurait été scellé. Me tenant aussi immobile que possible, j’examinai les quatre silhouettes qui semblaient communiquer par signes.

Grands et solides, les orques étaient couverts d’un pelage sombre et terne. Leurs gestes étaient rapides et fluides, ils n’avaient rien de commun avec leur cousins à peau verte, les grargs, que l’on rencontrai chez moi. Les gens de la Maison Utran les appellent simplement orques des montagnes, eux se nomment les Sharok dans leur langue.

Les éclaireurs formèrent un demi-cercle autour d’un bouquet d’arbres. Ils n’avaient heureusement pas remarqué notre présence. Un mouvement sous les arbres annonça l’arrivée d’autres orques, ceux-là ne cherchant pas à être discrets. Comme une meute de loups, ils sortirent du sous-bois un par un avant de s’éparpiller. J’en comptai au moins douze, le corps enduit de peinture et badigeonné de sang animal. Dans leurs poings noueux, ils tenaient des lances et des massues. Ils formèrent un demi-cercle plus petit autour du bouquet d’arbres et s’assirent sur leurs talons, leurs yeux rouges, vifs comme des braises, surveillant les alentours. Ils reniflaient l’air glacé goulûment en quête de l’odeur de proies éventuelles. Je sentis Galad se raidir derrière moi et bientôt, les chefs de cette petite bande sortirent à leur tour du couvert. Le premier était un grand guerrier portant l’armure de fer noire des vétérans. S’arrêtant au milieu de ses hommes, il lança quelques ordres dans la langue gutturale des serviteurs des ténèbres. Comme une meute de chiens, ils obéirent immédiatement, élargissant le cercle pour laisser la place à un nouvel arrivant.

Le chaman paraissait petit à côté du géant en armure mais il se dégageait de sa personne une aura de méchanceté et de mal caractéristique des seuls serviteurs de Zarach. Les autres orques évitaient de le regarder et le vent glacial portait l’odeur de leur peur jusqu’à nous. Ils se tapirent dans l’herbe et même l’orque en armure évita de croiser le regard de cette créature qu’il craignait. Puis le chaman alla extirper quelque chose des buissons. Au début je ne vis qu’une touffe de cheveux blonds, avant de reconnaître qu’il s’agissait d’un humain. C’était Dunhil, un membre du premier groupe, ligoté avec des cordes, un bâillon de cuir épais sur la bouche. Son groupe était parti une heure avant Galad et moi pour reconnaître le nord de la porte des glaces. Visiblement, la chance les avaient abandonnés.

Le chaman jeta des regards suspicieux, examina le groupe d’arbre et, l’endroit semblant lui convenir, il hocha la tête. Il jeta son prisonnier au sol et s’agenouilla auprès de lui. Entamant une litanie faite de grognements, il tira de sa ceinture des piquets de fer qu’il planta dans le sol. Les autres orques articulaient le chant en silence, comme s’il s’agissait d’une prière bien connue d’eux. Soudain le chaman agrippa le pauvre Dunhil et le jeta sur les piquets de fer acérés. Affaibli mais encore conscient, Dunhil parvint à amortir sa chute avec les genoux mais les piquets s’enfoncèrent de deux bons centimètres dans sa chair. À cet instant, je m’apprêtai à charger le groupe d’orques mais une fois encore Galad me retint. L’Utran commença à se retirer, centimètre par centimètre, s’éloignant des orques et de leur captif.

Tandis que le sang de Dunhil se répandait lentement sur le sol, le chaman éleva la voix, son regard illuminé par la puissance et la folie. Je comprenais encore assez mal la langue noire à cette époque mais j’en savais assez pour comprendre qu’il invoquait les esprits du lieu, demandant leur protection et leur soutien pour la bataille à venir en échange de ce sacrifice humain.

Tandis que le rituel se déroulait, l’air se fit plus lourd et un vent froid se leva qui fit danser les branches des arbres et me fit frissonner. Le chaman attrapa l’éclaireur mourant par les cheveux et, lui relevant la tête, il haussa la voix encore une fois. En appelant au dieu du sang, il saisit la griffe de Zarach qui pendait à sa ceinture, une arme rituelle dotée de cinq lames tordues comme les racines d’un arbre. Il brandit la griffe au dessus de sa tête, priant pour la bénédiction du Sanguinaire. Anticipant le sacrifice sanglant qui allait suivre, les autres orques grognaient et sifflaient. Leur haleine fumante s’échappait de leurs bouches haineuses déformées par la rage et la puanteur qu’ils dégageaient parvenait jusqu’à notre cachette. Galad se mit à ramper plus vite, mais moi, j’étais fasciné par ce rituel bizarre.

Un coup de tonnerre éclata qui fit trembler la terre, comme si le dieu du sang Zarach lui-même frissonnait par anticipation. Depuis le glacier, un amoncellement de nuages noirs envahit le ciel, obscurcissant la lumière du jour naissant. Le chaman dégoulinant de bave, affermit sa prise sur son arme et s’apprêtai à conclure le rituel en égorgeant Dunhil.

La peur qui me tétanisait laissa place à un autre sentiment. Aujourd’hui encore je repense avec honte à la folie de mes actes en ce matin maudit. Ignorant la main de Galad qui me prévenait, je me dressai comme dans un rêve et tendis mon arc. Je tirai la corde de mes doigts gourds et en un clin d’œil, ma flèche alla se ficher dans le front du chaman. Les orques se figèrent sur place, leur litanie interrompue, mais leur stupeur se mua en rage. Dans l’instant, le vétéran en armure fut sur ses pieds, il sauta par dessus ses camarades et se rua sur moi comme un taureau enragé. Terrorisé, je le voyais approcher, sa lame dentelée prête à me fendre le crâne quand une flèche tirée par Galad vint se planter dans sa gorge, juste au dessus de la cuirasse. Il s’écroula et roula à mes pieds, son regard haineux assoiffé de sang braqué sur moi alors qu’il rendait un dernier soupir. Avec un cri à glacer le sang, les autres orques se précipitèrent sur leurs armes.

«Sauve-toi, idiot ! »
La voix de Galad mit fin à la stupeur qui me tenait paralysé et je me mis à courir. Une autre flèche tirée par l’Utran siffla près de moi, je l’entendis se ficher et un gargouillement suivit.
« Cours ! Cours ! Retourne au camp et dis-leurs qu’ils arrivent ! »

Encore un claquement de l’arc et un autre orque s’écroula. Je courus vers l’ouest, trébuchant sur ce terrain difficile, espérant atteindre la sécurité des pentes de la montagne. Les cris des orques se rapprochaient et il en venait de partout. Du nord et du sud, les cris terrifiants d’une armée s’élevèrent au dessus des marais. Ils se dressaient comme une vague, une marée de créatures effrayantes qui, oubliant toute discrétion, se joignaient à leur camarades, excités par l’odeur du sang et de la traque. Grognant et bavant, les orques se lancèrent à ma poursuite. Puis, un de leurs tambours de guerre se mit à battre, plus fort et plus menaçant que le tonnerre roulant dans l’orage. Le grondement qui submergea les marais était irrésistible et me poussait plus avant comme une feuille portée par le vent. Puis les cieux s’ouvrirent et la pluie commença à tomber des nuages qui avaient suivis leur armée depuis l’est. Je luttais contre le vent glacial et la grêle qui ralentissaient ma marche mais qui me cachaient également de la horde de mes poursuivants. Je courais en pleurant, pas seulement à cause de la douleur dans mes membres et du froid mordant, mais aussi pour Galad qui avait sacrifié sa vie pour me sauver.

La pluie diminua d’intensité et les nuages s’éclaircirent au moment où je sentis la roche sous mes pieds et je pus reconnaître les pics montagneux qui m’étaient familiers. Au loin, au pied des falaises, je pouvais voir les bannières du camp Utran. Les gardes m’avaient déjà repéré et avaient signalé ma présence au camp principal. Ce n’est que proche du camp que je ralentis ma course et jetai un regard en arrière. Mon message était inutile. À travers les nuages et le brouillard, les feux et les torches allumés par l’armée qui approchait depuis l’est formaient une ligne incandescente sur l’horizon. Les Sharok avaient franchi la porte des glaces, ils envahissaient nos terres et demain, le dieu du sang donnerait une grande fête. La pulsation puissante des tambours orques roulait comme un tonnerre lointain, un tonnerre annonciateur des périls venus de l’est.

Angar Arandir « Trente jours sur la frontière »



Le gardien de la montagne – première partieback to top

« C’est le pont ? »
Je m’arrêtai un instant pour profiter de ce moment de solitude. Devant moi s’étendait un large canyon, ouvrant une vue spectaculaire sur les pics couverts de neige de l’ouest de la muraille venteuse. Aussi loin que portait le regard s’étendait le massif océan de pierre couvert de neiges éternelles, glacé et immobile aux yeux des mortels. Le vent chassait quelques nuages dans le ciel bleu acier qui jetaient des ombres délicates sur l’océan de neige immaculée. Des bottes crissant dans la neige derrière moi signalèrent la fin de ma courte pause.

«Quel autre pont espérais-tu trouver dans un endroit aussi reculé, humain ? »
Skjalf me dépassa lourdement, sous le poids de son sac et de ses innombrables haches. La charge ne semblait pas le ralentir, et comme nous avions pu nous en rendre compte ces derniers jours, rien ne paraissait pouvoir affecter le nain. Il me lança un petit sourire méprisant avant d’entamer la descente qui menait vers ce pont que nous cherchions depuis des jours.

L’élégante bande rocheuse traversait le sombre abîme du canyon. Les piliers qui s’enfonçaient dans les profondeurs insondables paraissaient trop frêles pour en soutenir le poids. C’était en vérité un exemple parfait de l’architecture du vieil empire, un testament du savoir-faire des maîtres nains, dont l’un des héritiers descendait la pente qui s’annonçait devant nous.

Ce fut au tour des autres de me dépasser, le visage muré par l’épuisement. Caele, dont les mèches rousses rebelles parvenaient toujours à s’échapper de leur bandeau pour lui chatouiller le visage, tira son arc de son sac de fourrure tandis qu’elle descendait vers la vallée. Joshua, qui arborait la même expression de dégoût depuis le jour où il avait posé le pied sur la neige pour la première fois, tira ses mains élégantes de ses gants et entreprit d’épousseter la neige et la glace accumulées sur son épée et son carquois en jurant à voix basse tandis qu’il suivait Caele. Gunthar venait en dernier, son crâne chauve découvert en dépit du froid, ses deux bras massifs croisés sur le manche de la lourde hache qu’il portait en travers de l’épaule. Quand il me dépassa, il fit rouler ses yeux noirs et poursuivit sa route dans la neige. Ces derniers jours, nous nous étions tous maudits bien souvent d’avoir suivi le nain et ses histoires, d’avoir suivi son or. Ça n’était pas un endroit pour les humains, mais au moins nous échappions à la guerre pour quelques temps.

Je pris mon bouclier sanglé dans mon dos et rejoignis les autres.

Nous traversâmes l’abîme sans fin sur le pont étroit. Mesurant plus de cinq cent pas, il donnait sur une pente raide visible entre les falaises abruptes. Cet étroit chemin de pierre était le seul moyen de rejoindre la pente blanche qui s’élevait au milieu des murailles verticales.

Nous ne tombâmes ni sur les pièges, ni sur la magie ancienne contre lesquels Skjalf nous avaient mis en garde et bientôt nous atteignîmes l’autre côté du pont sains et saufs mais transis par le vent glacé. Nos bottes s’enfoncèrent dans la neige vierge et le vent en porta le bruit jusqu’au sommet de la pente raide et scintillante qui nous conduisait droit dans les nuages. Le vent balayait la neige sur la surface gelée, lui donnant l’apparence de petits fantômes. Il semblait que nul être vivant ait jamais mis le pied ici avant nous.

«On va devoir escalader toute la montagne les armes à la main ? Il n’y a rien… »
« Pas toute la montagne. Regarde ! »
Le gantelet de Skjalf pointa vers le haut de la ravine et coupa court à mes protestations de pure forme. À chacun de nos pas, la silhouette d’un imposant cimetière surgissait un peu plus du brouillard. À flanc de falaise, les ancêtres de Skjalf avaient sculpté une gigantesque porte, étroite et haute, encadrée d’une muraille de statues qui nous observaient sévèrement de leurs yeux de pierre. Impressionnés, nous contemplions en silence l’immense porte de pierre noyée dans le brouillard fin qui nous paraissait aussi haute et aussi inaccessible que la montagne elle-même. Skjalf qui marchait en tête, hâta le pas.

«C’est la tombe de Torgen, le dernier Tueur de Dragon. Elle a été construite en son honneur par Urgrim, le plus grand des maîtres-maçons nains. Elle a coûté bien des années et bien des vies, y compris celle du maître-maçon. La voix du nain prit un ton triste. « Urgrim n’a jamais quitté cet endroit. »
« Qu’est-ce que c’est, ce Lördir que tu cherches ? Un objet de famille ? »

Caele essayait en vain de se débarrasser d’une mèche qui fouettait son visage mordu par le froid, son regard clair fixé sur le dos du nain.
«À quoi ça ressemble ? Tu peux au moins nous dire ça ! »
Ignorant ses questions le nain avançait toujours, mais, comme par réflexe, il vérifia que la lourde hache à deux tête qu’il portait sous son sac était toujours là. Elle paraissait trois fois plus lourde que l’énorme hache de Gunthar et parmi nous, personne ne savait pourquoi le nain l’avait amenée jusqu’au milieu des pics gelés de la muraille venteuse.
« Vous le saurez bien assez tôt ! En avant ! »

Nous reprîmes notre ascension, dans la neige jusqu’au genoux. Notre souffle lourd formait de petit drapeaux blancs dérivant vers le nord tandis que nous luttions contre cette mer blanche. Enfin nous atteignîmes un terrain plus plat. La porte n’était plus très loin et de part et d’autre, les statues des tueurs de dragons émergeaient de la neige. Le soleil était sur le point de se coucher et il nimbait de rayons dorés la roche et les sculptures tandis que nous approchions de la tombe nichée dans l’ombre bleutée de la montagne. Nous étions entourés de petits bâtiments, certains impossible à reconnaître sous leur manteau de neige, d’autres arborant de terribles dragons ou des démons enragés, telle une bataille pétrifiée dans la roche au milieu d’un éternel hiver. Le vent soufflait avec férocité contre les statues et les sifflements qu’il produisait entre leurs griffes jouaient une musique étrange et irréelle.

Nous ralentîmes le pas.
Une atmosphère imperceptible de menace baignait cet endroit. Même le nain avançait maintenant avec précaution, sa main gantée de fer rivée au manche de sa hache. Soudain Joshua laissa échapper un souffle et nous suivîmes son regard dirigé vers la montagne. Nous n’étions séparés de la porte que de quelques pas et l’on pouvait voir que la neige avait été foulée récemment. Il y avait là des os éparpillés, sans doute les carcasses de chèvres des montagnes, comme éventrées et éviscérées par une bête sauvage.

Sans un mot nous préparâmes nos armes et formâmes un cercle. Nous attendions, aux aguets, seul le bruit de nos respirations venait troubler l’étrange musique du vent. Au dessus de nos têtes, les statues regardaient vers l’est, indifférentes à notre présence.

Et puis il sauta juste devant moi et atterrit sur un monument, une massue de bois et de pierre dans sa patte poilue. L’espace d’une fraction de seconde je vis une forme humanoïde immense avec une énorme tête ressemblant à celle d’une chèvre qui me fixait du regard. Dans un rugissement à déchirer les tympans, il bondit de nouveau et je vis son énorme massue s’abattre sur moi.

J’eus juste le temps d’interposer mon bouclier pour tenter de dévier le coup. Un coup donné par le dieu des forgerons lui-même n’aurait pas été pire. Sous l’impact de la massue de pierre mon bouclier résonna comme une cloche et je m’écroulai à genoux, le bras portant le bouclier endolori jusqu’à l’épaule. J’étais à demi aveuglé par la neige qui volait autour de moi et je me réfugiai sous le bouclier en cherchant l’épée que le coup avait fait sauter de ma main. La massue s’abattit une nouvelle fois, cognant le bouclier contre ma tête qui m’assomma presque. En désespoir de cause, j’agrippai le bouclier à deux mains et tentai de me redresser sur les genoux mais mes membres endoloris ne m’obéissaient plus. Derrière moi, j’entendais les échos lointains d’une bataille, au-delà de la neige qui volait en tempête autour de moi. Une fois encore la massue fendit l’air et frappa le bord de mon bouclier. Les courroies de cuir rompirent et il vola comme une feuille morte emportée par le vent. La force du coup m’avait jeté par terre et la brute, mi homme, mi animal, rugit de triomphe.

À suivre…



Le gardien de la montagne – deuxième partieback to top

La force de son rugissement me frappa avec presque autant de force que ses coups, son souffle fétide m’arrosant de salive et de charogne. Sonné, j’essayai de ramper hors d’atteinte et tandis qu’il levait sa massue vers le ciel pour m’assener le coup de grâce, je ne pouvais rien faire d’autre que le fixer des yeux, paralysé par la peur. Soudain, une ombre passa devant moi et je vis l’une des haches de Skjalf virevolter avant d’aller s’encastrer dans le crâne de la brute. Pendant un instant, la bête et moi nous retînmes notre souffle, puis il s’effondra dans la neige comme un arbre abattu.

Je forçai mes membres endoloris à bouger. Trois autres brutes gisaient sur la neige ensanglantée. Mes compagnons avaient le souffle court mais aucun ne semblait blessé.
« Tu en as mis du temps ! »
« Tu aurais préféré que je fende aussi ton crâne, humain ? La prochaine fois fais le mort et ne reste pas dans nos jambes. »

Le nain tendit sa grosse main et m’aida à me relever. Sans un mot Joshua me tendit mon épée et ce qu’il restait de mon bouclier. Mon sourire honteux s’effaça quand retentit un nouveau et terrifiant rugissement. Armes pointées, nous fouillâmes les alentours du regard, prêts à affronter un nouvel assaut, mais il n’y avait rien, rien d’autre que les visages de pierre des statues qui nous dévisageaient. Le rugissement se fit encore entendre, étouffé, comme s’il venait de la roche elle-même. Skjalf libéra sa hache et désigna la porte.
«Ils viennent de là-dedans ! Retenez-les dans les escaliers. S’il atteignent l’extérieur, nous n’avons aucune chance ! »

Poussés par la voix pleine d’assurance du nain, nous nous ruâmes vers la porte. Elle nous dominait telle une falaise et je ne pouvais m’empêcher de me demander comment des bêtes aussi fortes soient-elles pourraient-elles parvenir à ouvrir des portes aussi massives. Pourtant elles se mirent à bouger, précipitant sur nos têtes un déluge de glace et de poussière. Dans un raclement surnaturel, l’une des portes s’ouvrit assez pour livrer passage à une horde d’énormes créatures cornues. Elles faisaient au moins deux têtes de plus que Gunthar mais conservaient une apparence humaine. Elles étaient armées de haches et de massues de pierre et de bois.

Deux d’entre-elles tombèrent en même temps et dévalèrent l’escalier de pierre, frappées par un carreau et une flèche. Les autres fondirent sur nous dans l’instant et la hache de Gunthar put donner toute sa mesure, mordant chairs et os. J’esquivai la massue d’un des cornus et plantai mon épée dans son flanc découvert. Il émit un gargouillement, m’entraîna dans sa chute et nous heurtâmes tous deux le sol de pierre ce qui me valut de voir une fois de plus danser les étoiles devant mes yeux. À cet instant la porte résonna encore et s’ouvrit plus largement, raclant le sol, repoussant la neige et les pierres.

Un instant le combat cessa, comme étouffé par le tonnerre déclenché par les portes de pierre. Elles s’ouvrirent de plus en plus vite et nous découvrîmes la formidable puissance qui les manœuvrait. Je n’avais jamais vu de géant et le désespoir d’être confronté à l’un d’eux me paralysa sur place, couché sur les dalles de pierre maculées de sang. Plus grand que bien des tours, il se détachait dans l’encadrement de la porte, les muscles de ses bras colossaux saillants sous l’effort qu’il devait produire pour déplacer un poids que cent hommes n’auraient pas fait bouger d’un pouce. Derrière sa barbe et sa crinière touffue, ses yeux sauvages étaient fixés sur nous. En dépit de son allure primitive, il était clair que cette bête était d’un grand âge et d’une grande puissance.

« VOLEURS ! »

Tandis que nous autres humains étions cloués sur place par son apparence et ce mot qu’il venait de prononcer dans notre langue, le nain réagit instantanément. « Ton exécuteur te salue, Lördir ! Cela fait bien longtemps que tu échappes à ta punition. Prépare-toi à subir la vengeance des fils d’Urgrim ! » Le géant baissa la tête et fixa son regard plein de haine sur le nain. Les deux ennemis séculaires se fixèrent ainsi le temps d’un battement de cœur puis le géant se rua à l’assaut dans un rugissement de tonnerre.

C’était comme si la montagne elle-même tremblait à chacun des pas. Ballotté par les soubresauts du sol, je dévalai l’escalier sans parvenir à freiner ma chute. Le ciel s’obscurcit quand le géant passa au dessus de moi, écrasant rochers et créatures alors qu’il avançait sur le nain. Hommes et bêtes, dans un même élan, se jetèrent hors du passage de ce monolithe de haine aveugle. Seul Skjalf restait immobile. Le nain avait défait son sac et tenait en main la lourde hache qui y était sanglée. Au moment où le géant levait son poing pour l’écraser, Skjalf lança la hache. De toute ses forces il la lança vers le géant, ses deux lames scintillant dans le crépuscule comme les ailes d’un papillon mortel.

Un grognement de surprise s’échappa de la gorge du géant. Il porta son énorme main à son front ensanglanté, comme pour en chasser un insecte. Puis il commença à tomber, resta suspendu dans son mouvement pendant un instant qui parut une éternité avant de s’affaisser vers l’avant. Skjalf tourna les talons et se mit à courir pour échapper au désastre imminent mais le géant parvint à saisir dans sa main le nain qui s’enfuyait et le broya tandis qu’il s’écroulait dans un bruit de tonnerre, mort.

Le silence dura quelques instants. Le vent dispersait vers l’est le nuage de neige que la chute du géant avait soulevé, un peu de poussière tomba des portes ouvertes. Puis les grognements des hommes-bêtes reprirent de la vigueur maintenant que le choc était passé. Nous nous regardâmes et chacun lu la même chose sur le visage des autres. Notre voyage était achevé, il ne restait rien de bon pour nous ici. Peu importaient les richesses et les trésors cachés dans la tombe du Prince Dragon, le prix pour les récupérer ne pouvait être que la mort. Aussi nous ramassâmes nos armes et notre matériel et nous nous mîmes à courir.

Moitié courant, moitié glissant dans la neige épaisse, nous rejoignîmes le pont. Les bêtes nous suivaient de près, grognant et rugissant. Elles se déplaçaient plus vite que nous sur la neige et elles étaient sur nos talons quand nous atteignîmes le pont. Nous traversâmes l’étroit pont de pierre qui enjambait l’abîme aussi vite que nos bottes nous le permettaient. Les brutes hésitèrent un instant et alors que la première s’engageait sur le pont, Caele se retourna et la cueillit d’un tir rapide de son arc. Une flèche plantée dans le crâne, le corps de la bête s’enfonça en silence dans les ténèbres du précipice.

Les autres ne suivirent pas et nous pûmes rejoindre l’autre côté du pont en toute sécurité. Tandis que mes compagnons continuaient à courir, je me retournai pour observer. Les bêtes remontaient la pente neigeuse et regagnaient la tombe dont elles avaient fait leur tanière. Leur animosité garantirait le repos du Tueur de Dragon et du Maître-maçon jusqu’à ce que le temps ait effacé les montagnes. Nos traces auront bientôt disparu et avec elles le souvenir de notre présence et des évènements de ce jour. Les bêtes, elles, seront toujours là. Le vent du nord se mit à souffler doucement le long des pentes, apportant de la neige fraîche.




La lance des roisback to top

Le vent soufflait en tempête ce jour là. Il jouait avec les feuilles mortes de la vieille forêt et fouettait les arbres, qu’il transformait en une mer mouvante de feuilles d’automne. À travers la ramure, les rayons dorés du soleil couchant dansaient sur les armures des attaquants comme pour séduire leurs sombres silhouettes. La forêt elle-même semblait accueillir leur triomphante procession avec le ballet tournoyant de ses feuilles rouges et or qui semblait les inviter à avancer. Nous attendions.

Ils sortirent de la forêt et firent halte. Ils se tenaient en rangs serrés à l’orée du bois, tournant leurs regards vers notre ville, par-delà la lice où se tenaient les tournois, espérant bien l’avoir prise avant la tombée du jour. Leurs rangs s’étendaient du nord au sud, épaule contre épaule, tels une vague de fer et d’acier qui ne tarderait pas à fondre sur nous. Leurs bannières claquaient au vent et portaient haut les couleurs des rebelles au dessus de l’immense armée. Il y avait le loup gris de la Maison Wulfgar, la plume d’Iskander, la bannière à la hache blanche de Hallit et, au centre de cette immense armée, la bannière pourpre frappée d’un bouclier noir des gens de la Maison d’Utran, avec lesquels j’avais combattu en frère d’arme. Il restait peu d’entre-nous pour protéger la reine dont la bannière de bleu et d’or flottait au dessus de nos têtes dans la lumière du couchant. Une seule Maison était restée fidèle à la reine et au royaume de Nortander. Les Léonidars, prêts à suivre la lignée royale dans la mort ou dans l’exil, avaient donné le meilleur de leurs armées. La reine semblait avoir fait le choix de mourir. Nous attendions.

Au son des cornes, leurs troupes se mirent en marche. Dans un tonnerre de bottes, ils se ruèrent hors de la forêt et envahirent bientôt les prairies de la lice. Un signal retentit sur la première muraille et se répercuta le long des trois forts remparts accrochés aux flancs de l’Allen Gor qui protégeaient la forteresse et la cité des rois. Autour de moi, les arbalétriers levèrent leurs armes. L’attente arrivait à son terme.

Sur un rythme de tambour annonçant une exécution, le son de milliers de bottes déferla sur nous, chacun de leurs pas marquant l’approche de notre mort. Il ne nous resterait bientôt plus que notre fierté quand nos têtes se poseraient sur le billot, au pied du bourreau. Le signal attendu depuis si longtemps vint enfin et de nos rangs s’envola un nuage noir de carreaux d’arbalètes qui fila vers le ciel avant de fondre comme une nuée d’insectes sur nos ennemis. Aussi haut placé que je l’étais, en plein vent sur la troisième muraille, je pouvais entendre le son des carreaux perçant les armures, les boucliers et la chair de nos ennemis. Ils n’auraient pas moindre prix à payer. Alors que l’ordre de recharger venait d’être lancé, une voix s’éleva sur le champ de bataille, irréelle tant elle était puissante. « ASSEZ ! »

Àcet ordre, tous se figèrent. Dans le silence qui tombait sur nous, seul le claquement des bannières rappelait l’imminence de la bataille.

Une silhouette se détacha des rangs rebelles. « Épouse d’un roi mort, hommes de Léonidar, écoutez-moi ! »

Isamo Tahar, mage de l’école de Westbrandt, ancien conseil du roi et responsable des malheurs du royaume, tendit les bras comme pour nous étreindre en frère. Ça n’est qu’à cet instant, si proche de la victoire, qu’il osait montrer son vrai visage et son sourire était amer pour ceux d’entre-nous qui connaissaient ses intentions véritables.

«Aujourd’hui, sur ce champ de bataille, les hommes d’un royaume divisé s’apprêtent à s’affronter ! C’est à toi, femme, qu’il revient de mettre fin à cette boucherie et de remédier aux maux qui minent ton royaume. »
Seul le vent répondit à ses avances.
« Ton époux est mort, et avec la disparition de ton fils, c’est toute la lignée impériale qui s’est éteinte ! Rends le trône, ta famille n’est plus ! »
Nous tournâmes presque tous nos regards vers le château royal et le balcon de pierre d’où le roi s’adressait à ses sujets, et où la reine avait passé tant de nuit dans l’espoir du retour de son fils. Mais il demeurait vide. La voix du mage retentit de nouveau.
« Hommes du nord, souhaitez-vous une femme pour chef ? Une femme dépourvue de sang royal, vieillissante, faible et brisée ? »
Nous le contemplions en silence.
«Je vais vous montrer quelle puissance est digne de régner sur ce royaume. Le temps des tueurs de dragons est passé ! Voici venu celui des maîtres des dragons ! »

Avant même qu’il ait terminé de parler, nous sentîmes une ombre voiler le soleil et la peur de ce qui allait survenir pétrifia nos cœurs. Ses grandes ailes déployées, un lézard gigantesque fondit du ciel couchant, aussi gros qu’un château, son corps noir couvert d’éraflures et de cicatrices. C’était un dragon ancien et c’est l’éternité elle-même qui résonnait dans le battement de ses ailes. Il survola l’armée rebelle et chaque battement de ses ailes de cuir expédiait un souffle acide vers nos rangs. Nous avions tous perçu l’âge vénérable de cette créature, et sa simple présence suffisait presque à nous vaincre tant nous étions pétrifiés par le respect et la peur. Un murmure me fit dresser la tête.

La reine venait d’apparaître dans la lumière. Elle se tenait seule sur le balcon de pierre du donjon royal, sa mince silhouette élancée vêtue d’une robe à la blancheur lunaire. Elle tenait en main la lance des rois, cette arme puissante remontant à l’époque des Tueurs de Dragons que nombre de guerriers étaient incapables de soulever. Pourtant sa main fine tenait l’arme avec une telle fermeté qu’on aurait pu croire que la lance ne pesait pas plus qu’une plume. Dans ses yeux clairs brillait le feu des étoiles.

Sa fine chevelure et sa robe flottaient dans le vent comme une bannière, tandis qu’elle baissait la lance, s’agenouillant devant le dragon. Sa voix douce et claire résonna.
«Me pardonneras-tu, ô maître des cieux ? Pardonneras-tu ce qui doit arriver ? »
Chaque pierre, chaque pièce de métal et le cœur de chacun des hommes présents tremblèrent quand s’éleva la voix du dragon, une voix qui résonna comme un tonnerre lointain portant le poids des ans et de la tristesse d’une solitude infinie.
« Me pardonneras-tu, reine des mortels, pour ce que je t’apporte sous la contrainte de cette malédiction ? »

Seul le silence lui répondit. Puis le dragon pencha la tête en avant et un jet de flammes jaillit de sa gorge. Une tempête de flammes s’abattit sur les murs du château qui dévora dans l’instant le bois et la chair. Nos rangs rompirent en hurlant et les flammes s’abattirent encore, détruisant tout sur leur passage, de plus en plus haut, jusqu’à atteindre la femme agenouillée là-haut. De ses bras minces, elle tenait fermement la puissante lance qui, en détournant les flammes, la protégeait de la calcination. Le dragon souffla fort et longtemps au point que les pierres autour de la reine se mirent à fondre mais il ne pouvait vaincre une magie aussi ancienne.

Finalement, le déluge de feu cessa et le dragon poussa un rugissement. De ses griffes, il pulvérisa la pierre des murailles, les armures et la chair comme s’il s’agissait de bois pourri. Ses ailes provoquaient des bourrasques de vent et le château plia sous son poids. Il défonça la muraille d’un coup de gueule puis tendant le cou, d’un autre, il happa la reine entre ses crocs. Il balança sa frêle silhouette de droite et de gauche avant de la jeter en l’air. Son corps alla heurter la muraille. Si les crocs du dragon ne l’avait pas tuée, le choc avait sûrement eu raison d’elle et pourtant elle tenait toujours la lance fermement entre ses mains. Alors qu’elle retombait vers le sol de pierre, son corps se détendit et de toute sa vigueur, elle planta la puissante lance dans la gorge du dragon.

Dans un gargouillement, le dragon décrocha du mur. Haletant, il nous doucha de son sang rouge avant de s’éloigner de la ville en deux battements de ses ailes immenses. Humilité et souffrance quittèrent les yeux de la bête et dans un murmure qui semblait être du soulagement, le dragon mourant alla s’abattre sur son ancien maître et les chefs de l’armée rebelle. Comme les vagues sur une mare, les troupes rebelles se disloquèrent, en pleine confusion maintenant qu’elles étaient privées de chefs. Nous jetâmes des regards désespérés vers le balcon où gisait le corps disloqué de la reine. Puis, d’une manière impossible elle bougea doucement et un cri jaillit à l’unisson des poitrines des deux armées. Elle se redressa doucement, centimètre par centimètre, et se tint bientôt debout devant nous, ses cheveux clairs flottant au vent. Elle restait silencieuse, nous regardant de ses yeux limpides.

Dans un grand fracas, lances, épées, boucliers et bannières furent jetés au sol et aussi bien ses fidèles que l’armée rebelle se jetèrent à genoux, tous vaincus par une vague d’humilité. Ainsi, en ce jour, dix mille soldats du royaume du nord s’agenouillèrent devant leur chef légitime. La lignée des Tueurs de Dragon était restaurée et même si les traditions n’étaient pas respectées, aucun chef n’oserait jamais se rebeller contre les volontés de la première reine de Nortander.
Même les gardes nains de Hallit et nos alliés elfes s’inclinèrent devant cette mortelle, dont la volonté avait vaincu le dragon, la souffrance et la mort elle-même.

Angar Arandir « La colombe et le moineau »



Le sixième rêveback to top

Le sixième rêve:

des silhouettes rouges presque aussi sombres que la nuit rôdaient à la périphérie de mon champ de vision dans la pénombre enfumée de ma chambre. Elles tissaient leur toile de terreur dans mon esprit et me chuchotaient les promesses de choses à venir. Je voulu fuir ce rêve qui m’attendait, fuir ces draps trempés de sueur mais la peur qui coulait comme de la glace dans mes veine me tenait cloué au lit. Je restai ainsi, paralysé, concentré sur mon âme glacée lorsqu’un bruit de sabots se fit entendre et que tout recommença.

Dans une lueur rougeâtre, le souffle brûlant d’entrailles se consumant m’enveloppa. L’odeur de putréfaction et de sang me serra la gorge et la chaleur mordit mes chairs endolories. Sifflements, cris et grognements se firent entendre, lointains et étouffés mais pourtant omniprésents et continus comme le grondement d’un brasier immense.

Puis un sanglot émergea de la brume rouge et je vis une fillette vêtue d’une robe tachée de rouge recroquevillée au dessus d’un oiseau couvert de sang. Elle sanglota de nouveau et sa plainte déchira mon cœur. Je me dressai, voulant la tenir contre moi et la réconforter mais des griffes se plantèrent dans mes chairs et me traînèrent loin d’elle. Des centaines de bras s’emparèrent de moi, me recouvrant comme une masse de vers énormes, leurs griffes arrachaient la chair de mes os et ils me traînèrent jusqu’au sol qui s’ouvrit comme une plaie béante. Des formes émergèrent de la pénombre, des griffes jaillirent comme des dagues et des corps immenses se dévoilèrent, des corps difformes et grotesques, parodiant l’ordre naturel. L’air brûlant, épais comme de l’huile et chargé d’une odeur de sang m’enivrait de ses promesses de puissance et de mort.

Je m’efforçais pourtant d’atteindre la fillette qui pleurait pour la consoler et m’accrocher à la parcelle d’humanité que je croyais sentir en elle. Puis soudain, elle tourna la tête vers moi et je vis ses orbites vides d’où s’échappaient des larmes de sang qui coulaient sur ses joues d’une pâleur fantomatique. Son gémissement n’était plus un pleurs mais un gloussement de démence qui s’échappait de sa bouche garnies de petites dents pointues baignées de sang. Elle agrippa mes cheveux et me força à regarder vers le bas.

Comme mes yeux se posaient sur l’oiseau qui rampait sur le sol, je compris que c’est moi-même que je voyais, la colombe grise de mon âme, ses plumes poissées du sang des rêves brisés, vieille, affaiblie, entraînée dans la danse folle de la détérioration. Enfant et bêtes se mirent ensemble à crier et à rire, comme s’ils se moquaient de ma pitoyable existence. En cet instant, j’aurais voulu crier avec eux, quitter ma chair grise et vieillissante et devenir comme eux, fort, immortel et assoiffé des plaisirs de la chair. Car ils étaient des dieux, tous arbitres de la vie et de la mort.

Pourtant, l’étoile d’Aonir brillait encore au fond de moi comme une faible lueur d’espoir et de foi qui me rappelait à mon âme humaine. Sentant mes doutes, ils me crachèrent dessus de dégoût et entreprirent de se repaître de ma chair en plongeant leurs mains griffues et leurs crocs dans mon corps, moment d’horreur qu’encore aujourd’hui, e je ne puis évoquer éveillé. Quand ils se furent repus, ils rejetèrent mon corps ravagé et j’entamai alors une longue chute.

Je tombais dans le giron sanglant de la terre, au fond d’un abîme sans fin parsemé de petits ponts de pierre rouge, plus bas, encore plus bas. Les parois de l’abîmes étaient reliées par de massives chaînes de fer noir garnies de crochets au bout desquels étaient accrochés les corps des damnés, pendus pour l’éternité au dessus de cet abysse de désespoir. Alors je vis la Horde Rouge qui remontait des profondeurs. Je vis des tours de pierre couvertes d’une masse grouillante de corps rouges qui les escaladaient. Une masse qui enflait comme une tumeur sous la surface du monde et je les vis qui bavaient, criant et hurlant leur faim de chair et d’âmes. Les feux de la terre dévoraient mon corps mutilé et je tombais comme une torche en hurlant devant leur multitude, priant pour que la mort vienne me délivrer.

Enfin, le bruit des sabots me ramena à ma chambre mais ce n’est qu’au petit jour, quand ma gorge fut à vif, que mes hurlements cessèrent. Encore aujourd’hui, le souvenir de ce hurlement menace de faire vaciller mon esprit dans la folie.

Ishtar Magnus « Les sept rêves »




L’exilback to top

L’aube se levait. Nous avions laissé les adorateurs du soleil à leur pitoyable besoin de sommeil et avions réuni nos forces dans la prière jusqu’à ce que les premières lueurs du soleil viennent caresser les ruines du saint sanctuaire. L’heure de leur exécution était venue.

Je m’agenouillai sur un rebord de la muraille et contemplai le campement des adorateurs du soleil, en contrebas. C’étaient des humains, mais pas des soldats cette fois. À en juger par leur vêtements de cuir froissés et leurs armes légères, il s’agissait d’éclaireurs ou de voleurs. Des lambeaux de brume matinale dérivaient dans le misérable camp que les humains avaient dressé au milieu des ruines, comme des fantômes que la lumière naissante habillait d’or.

L’odeur de leurs corps sales et de leur peur était insupportable, même là où je me trouvais perché, bien au dessus de leurs têtes. Je me redressai et fis un signe à mes hommes avant de fondre sur les humains. J’oubliai vite le poids de mon armure alors que je tournoyais au milieu d’eux, environné de l’éclat de mes lames et d’un nuage fumant de sang. La lueur lunaire de mes lames pénétrait leurs pitoyables armures et leurs chairs puantes sans effort. Ils étaient si faibles, paralysés par une peur et une confusion inutiles, que je leur en voulais presque. J’ai toujours préféré un bon combat à une boucherie inutile et ceux-là se laissaient abattre comme du bétail. Des faces grimaçantes se jetèrent sur moi et leurs cris se mêlèrent au bruit de leurs chairs déchirées. Il n’en resta bientôt plus qu’un et mon devoir me revint en mémoire. Ma lame se posa sur sa gorge tandis que la peur le figeait sur place et qu’il me regardait, les yeux embués, par dessus la surface argentée de mon épée, me soufflant sa peur au visage. Nous restâmes immobiles un instant tandis qu’autour de nous s’effondraient les derniers mourants.

«Dracon ! »
Shain Tal’ach, un maître de guerre de mon groupe surgit de la brume. Il traînait par sa natte brune une humaine maigre et crasseuse qui, terrorisée, pleurait sans honte ni retenue.
«Elle se cachait dans les ruines. »
Je libérai la gorge de l’humain de la menace de ma lame.
«Enchaînez-les. Tous les deux. »

Le gantelet du maître de guerre relâcha sa prise sur l’humaine et il cria ses ordres. Aussitôt les deux humains se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre, leurs visages crasseux pressés l’un contre l’autre, avant de tomber à genoux, en pleurs. Mes hommes se détournèrent, répugnant à assister à une telle manifestation de faiblesse. Le regard dégoûté de mon maître de guerre se porta vers l’est, par delà les ruines, dans la direction des grandes salles d’obsidienne où nous attendait le Maître des Cérémonies.
«Seulement deux sacrifices ce soir, l’Archon sera mécontent. »
Je balayai du regard le campement humain : quelques dagues, un peu de nourriture – quelle existence misérable.
«Il faudra s’en contenter. Ça n’était qu’une bande de paysans et de fuyards, pas des guerriers. Ils sont morts trop facilement. »
Je jetai ensuite un regard sur les deux misérables épaves humaines effondrées à mes pieds. Je cherchais au fond de moi le sentiment de dégoût que ressentaient les nôtres, mais à la place il n’y avait qu’un sentiment étrange que je ne compris pas à ce moment là et que je refusai.
«Faites-les bouger. La nuit tombe vite en cette saison. »

Quand nous atteignîmes la cité, il faisait déjà noir. Sans même prendre le temps de nous nettoyer, nous traînâmes nos offrandes jusqu’à la grande salle où l’on nous attendait avec impatience. Nous traversâmes les rangs de nos proches, le souffle rendu court par notre marche rapide, suivant avec peine le rythme imposé par les cloches qui s’étaient mises à tinter à notre arrivée. Sous le haut plafond de la grande salle, notre procession s’avança interminablement, encadrée par deux murs de visages silencieux, reflétée par le sol d’obsidienne poli. Au milieu de la foule ma femme me fit un signe de tête que je lui rendis respectueusement. Pourtant, je me sentais déplacé. Vêtu de mon armure souillée et de mes armes ensanglantées, j’avais l’impression d’être moi-même un barbare.

Le Grand Archon nous attendait sous la fenêtre ronde, au travers de laquelle le disque argenté de la lune prenait lentement sa place.

La lumière froide de notre seigneur forma un puissant rayon qui vint illuminer l’Archon et le Livre des Sermons qui reposait sur son massif piédestal d’argent. Le rayon était si intense que les pages blanches semblaient luirent et baignaient le livre et la peau parfaite de l’Archon d’une aura surnaturelle. C’était l’heure la plus sacrée, le moment où la brillance de la lune atteignait son paroxysme. Le murmure des prières emplissait la grande salle d’un brouillard de sonorités.

Mon maître de guerre me dépassa et s’agenouilla sur le sol d’obsidienne devant l’Archon, tandis qu’autour de moi, mes hommes faisaient de même en signe de révérence. Seul, je restai debout.
«Le Dracon Craig Un’Shallach se présente devant l’Archon avec une offrande ! »
L’Archon s’avança, son ample robe flottant autour de son corps mince semblait se fondre avec le sol. Il nous mesura du regard et par son expression, il nous punissait de ce sacrifice de piètre valeur.
«Vous nous apportez une bien maigre offrande, Dracon. »
Puis il posa les yeux sur moi. Nos regards croisés s’éclairèrent un instant de l’ancestrale lutte pour le pouvoir. Une lutte que ma caste avait perdue il y a bien longtemps. Je gardai le silence et, un imperceptible sourire aux lèvre, il tourna le dos.
«D’abord l’homme. »

Des murmures bruissèrent dans la salle dans l’attente du miracle quand l’Archon tendit la main gauche vers le visage de l’humain, un visage déformé par la terreur. Il enfonça profondément les ongles de sa main droite dans sa paume gauche, ouvrant trois petites blessures d’où s’échappèrent les gouttes noires de son sang qui commencèrent à couler sur la peau de l’humain. Tout d’abord, les gouttes de sang formèrent des perles noires. Puis, comme cela s’était déjà produit bien des fois, elles commencèrent à se déformer, à glisser de droite et de gauche. Des pattes apparurent qui transformèrent les gouttes en araignées noires, une légion avide de serviteurs de notre seigneur qui ne tardèrent pas à s’enfoncer dans les chairs de l’humain. Le serviteur du soleil se mit à se tordre en hurlant sous les yeux de l’Archon qui observait ses souffrance avec une joie silencieuse.

«Tes chairs vont pourrir, prix du sacrilège de tes dieux. Ton sang va se répandre car c’est la marque de ta faiblesse et le plaisir de notre seigneur ! »

Je contemplai cette scène que j’avais déjà vue si souvent et tout en attendant silencieusement le dénouement, je cherchai au fond de moi le plaisir et la satisfaction, mais je ne les trouvai pas. Je vis le regard de la femme qui assistait à la mort de son mari, et dans son regard il y avait un désespoir absolu nourri de toute la puissance des émotions incompréhensibles qui la submergeaient. Un désespoir qui tranchait comme une lame dans les souffrances qu’il endurait, un désespoir aussi profond que le vaste océan du deuil. Ces yeux me glacèrent. Comme dans un rêve, je tirai une de mes lame et tranchai d’un coup la tête de l’humain. Un pas rapide et la femme s’écroula sur le sol, la gorge ouverte.

Cris et murmures emplirent la salle et je sentis peser le regard d’incompréhension de mes hommes. L’Archon tituba, terrassé par l’outrage que je venais de commettre.
«Qu’as-tu fait ? ».
En pleine confusion, je cherchais une explication pour un acte qui n’en avait pas. Comme si elle venait d’ailleurs, de loin, ma voix résonna, forte et claire.

«Ce n’étaient que des paysans indignes d’être sacrifiés ici. »
Je regardai autour de moi dans un silence pesant. Je me tenais là, dans mon armure couverte du sang des adorateurs du soleil et tous me virent pour ce que j’étais : un sceptique souillé par les croyances des adorateurs du soleil, contaminé par la marque par leur faiblesse. Une réaction de rejet traversa la foule comme une vague glacée et je restai isolé. L’Archon, pourtant, eut son petit sourire presque imperceptible. J’étais le chef de ma caste et de ce fait il ne pouvait m’atteindre, mais en cet instant je venais de rendre mon pouvoir.
« Prions, frères et sœurs ! Que le courroux du Tisseur d’argent nous épargne ! »

Je commençais à me retirer, encore engourdi de ce que je venais de faire, espérant que l’inévitable ne se produirait pas.
«Dracon ! »
Je me figeai sur place.
«Tu semble fatigué de ta tâche et incapable d’accomplir tes devoirs. »
Il prononça la formule, et bien qu’il ne s’agisse de mots et pas de magie, il aurait pu aussi bien invoquer le feu de Barga Gor sur ma tête.
« Tu auras une nouvelle tâche à accomplir. Tu te rendras à notre forteresse d’Urgath, où de nouveaux défis t’attendront. »
Tout était dit. Je me tournai lentement pour lui faire face.
«L’exil ? »
« C’est un long voyage. Tu devrais partir immédiatement. »

Il n’y avait plus rien à faire, plus rien à dire. Alors je me mis en marche, en direction de la grande porte, à l’autre bout de la salle. À chacun de mes pas, mes lourdes bottes résonnaient comme le tonnerre et à chaque bruit, la foule s’écartait un peu plus, comme s’ils nous craignaient, moi et la maladie de faiblesse qui m’avait infecté.

Les esclaves, bouche cousue, saisirent les poignées et ouvrirent la grande porte pour me laisser passer. Je me tournai vers ma femme, qui se tenait silencieuse au milieu de la foule. Je cherchai dans ses yeux le pouvoir que j’avais vu dans le dernier regard de l’humaine, mais il n’y avait rien, ni dans ses yeux, ni dans mon cœur.

Je lui adressai alors une signe de tête respectueux, puis, tournant les talons, je franchis la porte, laissant derrière moi la grande salle et mon pays.

D’après les écrits de Craig Un’Shallach.




Lumière d’automneback to top

Dans ma paume calleuse, les feuilles de roses fanées s’envolèrent sous l’effet d’un vent léger Poussées par la tiède brise du soir, elles franchirent la balustrade de pierre blanche et rejoignirent les centaines de pétales rouges qui dansaient au dessus des toits de Talindar.

La lumière du soleil brillait dans le puit et baignait d’une faible lueur rouge tout un côté de cette étrange cité. C’est pour leurs empereurs que les maîtres-maçons nains avaient construit les palais de pierre blanche, les temples et les balustrades le long des parois de ce puit gigantesque, toute une architecture élaborée reliée par des escaliers et des ponts. Une œuvre gigantesque, taillée dans une pierre dont la blancheur était presque aveuglante. Les bâtiments s’enfonçaient sur près d’un kilomètre et demi, tous taillés à même la paroi. Depuis l’entrée du puit, les eaux du lac Vajar, canalisées par un réseau complexe de tuyaux, de canaux et de chutes, étaient amenées jusqu’à la ville, créant une fine brume qui recouvrait l’abîme et scintillait doucement dans la pénombre. Partout, il y avait des jardins emplis de roses rouge sombre au parfum entêtant qui faisait comme une respiration sur la ville.
Les roses étaient tout ce qu’il restait des splendeurs de la cité. Depuis des générations, ça n’était plus qu’un tombeau, un lieu isolé, plein de mystères dans lequel, par les nuits tranquilles, on pouvait entendre les échos des temps anciens. Mon regard revint aux feuilles qui tremblaient dans ma main.
« Elles sont en train de mourir. »

Urgrim, roi et prêtre, me dépassa du pas décidé typique des nains et entama la descente de l’escalier blanc.
« C’est pour cela que nous sommes là, humain. En route ! »
Les autres nains me dépassèrent en silence. Leurs lourdes armures et leurs haches pouvaient sembler déplacées dans cette cité charmante qui pourtant se révélerait mortelle. Skarvig, un Hallite de Windholme, qui était plus proche de moi que ses frères peu communicatifs, s’agenouilla à mon côté et saisit une pleine poignée de pétales rouges de son gantelet de fer.
« Trempées du sang des dragons. Elles sont du rouge le plus sombre et le plus pur. Seul le mal peut les corrompre. »
Je dévisageai la figure mangée de barbe grise du nain.
« Le mal nous attend en bas ? »
« Non. »
Le nain se redressa et remit sa hache sur son épaule.
« Le mal viendra à nous. Ce soir. »
Urgrim s’arrêta alors que nous atteignions un large escalier donnant sur une vaste salle. Le roi nain examina les marches du regard. D’ou nous étions, on découvrait un labyrinthe d’escaliers et de ponts qui disparaissait dans les profondeurs ténébreuses. Le roi posa le fer de sa lourde hache sur le sol et secoua la tête.
« Nous les attendrons ici. Portez les bagages dans la salle. »

Nous lui obéîmes. Les nains s’acquittaient de leur tâche en silence, rangeant les sacs et attachant tout ce qui n’était pas nécessaire au combat. Aucune parole inutile ne fut prononcée dans la salle poussiéreuse. Ces guerriers combattaient déjà depuis plusieurs générations avant ma naissance et tous savaient que la bataille approchait et que la mort rôdait déjà. Celui qui n’avait rien à faire de particulier vérifiait ses armes ou priait. Skarvig vint vers moi.
« Tu as été un bon guide, humain. Va maintenant, Urgrim comprendra. »

J’observai les nains silencieux et Urgrim, qui priait à l’écart avec les autres. Le genou droit et le poing plantés en terre pour honorer Bjarne, la tête baissée, le vieux roi semblait statufié. Les dernières lueurs du soir pénétrèrent dans la grande salle et dansèrent sur les fines ciselures de son armure et l’argent de sa barbe si bien que sa sombre silhouette fut constellée de points de lumière semblables à un océan d’étoiles. Il paraissait aussi ancien et solide que la montagne elle-même, et même dans la posture d’humilité qu’il présentait, la puissance des siècles qui reposait dans ses épaules et ses bras me firent me sentir faible et inutile.
« Je reste. »

Derrière ses sourcils gris, le regard du Hallite me soupesa longuement.
« Tu ne sais rien de ce qui t’attend. Mais fais comme tu veux. Prépare-toi, ils seront bientôt là. »

Brok, un garde, revint de l’escalier qui s’étendait devant la salle et il regarda le groupe en silence avant de hocher la tête. Les nains se mirent debout, saisissant armes et boucliers. Je leur emboîtai le pas alors qu’ils franchissaient l’arche de l’antique porte. Les derniers rayons du jour scintillaient sur les toits, tout en haut du puit. Des profondeurs, une marée grise montait vers nous, avalant escaliers et ponts. Sans un mot les nains se mirent en formation de combat, rangs serrés, Urgrim à leur tête.
Les choses grises progressaient et sous la pluie de pétales, je vis la masse grouillante de créatures qui fonçait sur nous. Armés de leurs crocs et de griffes effilées comme des rasoirs, c’étaient des centaines d’hommes-loups qui grimpaient les escaliers, passant les uns sur les autres, massues, dagues et courts javelots serrés dans leurs pattes griffues. Je tirai une flèche de mon carquois et bandai mon arc.

De sa voix de tonnerre, Urgrim commença à chanter. Sa profonde voix de basse résonnait comme un bourdon et bientôt, les autres nains se joignirent à lui. Dans leur langue aux accents de tonnerre, ils honoraient leur dieu et leurs ancêtres. Cette vague sonore fut assez puissante pour ralentir l’avance des hommes-loups dont beaucoup n’osaient pas approcher le mur d’acier formé par les nains. Mais derrière, les autres poussaient et bientôt la horde déborda en grognant des dernières marches. Je tirai une fois, deux fois, vis mes cibles tomber et ils furent sur nous.

Avec le bruit d’un millier de marteaux la horde grise vint s’écraser contre le rempart formé par les nains comme un navire se fracassant sur les falaises d’Ironmark. Leur assaut percuta les bouclier, fut tranché par les haches, la poussée des rangs arrières propulsant les premiers par dessus les nains comme une vague qui se brise. Les haches et les marteaux taillèrent dans leur masse, rejetant sur les côtés armes brisées et corps broyés comme des jouets cassés.

N’étant pas protégé par le mur de nains, je me réfugiai à l’entrée de la salle, essayant de protéger mes arrières et me défendant au mieux, armé de ma dague et de mon arc. Mais pour chaque homme-loup que j’abattais, il en venait trois autres et je fus bientôt environné de griffes et de crocs luisants.

Trois fois ils battirent en retraite et trois fois ils se lancèrent dans un nouvel assaut. Ce n’est que lorsque le soleil levant teinta de rouge les toits de Talindar qu’ils reculèrent. Ils s’arrêtèrent à une distance d’un jet de pierre, au pied des escaliers, et nous fixèrent, semblant attendre quelque chose. Je m’écroulai contre un mur, le bras qui tenait ma dague était couvert de sang jusqu’à l’épaule, mon carquois était vide et mon arc brisé. À mes côtés se trouvait Brok, qui semblait se reposer un instant, mais qui en vérité était aussi mort que l’étaient Gundar, Durin et Graurung, qui gisaient dans leur propre sang dans l’escalier de pierre blanche.

Urgrim était toujours devant, n’ayant pas bougé de plus d’un centimètre, son armure percée en maints endroits par les lances et les lames des hommes-loups. Son souffle était régulier, mais à chacune de ses expirations on entendait le son de la mort et une écume rouge tachait sa barbe blanche. Les autres nains avaient resserré les rangs et attendaient le prochain assaut. Enfin, la créature qu’ils attendaient, la raison de ce massacre, finit par apparaître. Dans la lumière de l’aurore, elle gravit les marches de pierre blanche, accueillie par l’incessante pluie de pétales et vint se poster au pied du grand escalier.

C’était une créature hideuse, recouverte d’une fourrure rouge, dotée d’une tête de loup énorme dont les yeux noirs brillaient comme le feu, de griffes immenses et de crocs luisants de la taille d’une épée. Elle irradiait le mal, et c’était une souillure honteuse sur la lumière du monde, une créature haineuse et enragée qui n’avait pas sa place dans l’ordre naturel de la vie.

Je me forçai à me redresser, obligeant mes genoux affaiblis à fonctionner quand je vis Qu’Urgrim avançait déjà, seul, vers la créature. Rejetant son bouclier et saisissant sa puissante hache des deux mains, il avançait sur les marches couvertes de sang. Grognant et chuchotant, les hommes-loups s’écartèrent en reculant tandis que le nain avançait sur le monstre. Instantanément, les griffes immenses du loup rouge frappèrent, cherchant à capturer le nain dans leur étreinte mortelle, mais déjà, la hache d’Urgrim avait jailli dans un mouvement que l’œil ne pouvait suivre, décrivant un arc qui s’acheva dans la poitrine de la créature. Les griffes s’immobilisèrent à mi-course et le monstre resta silencieux.

Le roi dégagea sa hache et un jet de sang jaillit dans le ciel matinal. La bête rouge vacilla, elle entraîna de son poids une balustrade avant de plonger dans le vide et disparaître dans la brume au fond de la cité.

Urgrim tituba, crachant un dernier nuage de sang. Une dernière fois, il brandit sa hache et de son dernier souffle, il lança le nom de son dieu. Depuis les murs de la cité blanche, de chaque fenêtre, de chaque porte, l’écho renvoya son cri, comme si des milliers de rois mourants se joignaient à lui. C’est à ce moment là que les hommes-loups s’enfuirent, se piétinant les uns les autres, avec pour seule idée de fuir jusque dans les profondeurs pour échapper à ce nain et à sa voix. Tandis que le dernier écho de son cri résonnait, le roi s’écroula, mort, sur la pierre souillée de sang.

Seul Skarvig brisa le silence qui suivit. « C’est fait. Les roses pourront refleurir et elle connaîtra le repos. Ramassez les morts, nous rentrons. »
Je suivis les guerriers en silence, ne comprenant rien à ce qu’il s’était passé mais trop faible pour demander.

Chargés des morts, nous atteignîmes enfin le sommet du puit au coucher du soleil, et pûmes contempler la campagne. Maintenant que nous étions sortis de cet étrange endroit, je trouvai le courage de demander des explications à Skarvig.
« Elle ? Qui est elle ? »
Le vieux forgeron sourit dans sa barbe grise.
« Le roi aimait beaucoup sa fille. »
Voyant mon regard d’incompréhension, il poursuivit.
« Sache, humain, qu’il naît très peu de femmes chez les nains. Et ces rares femmes sont d’une telle beauté, elles sont si frêles, qu’un millier de guerriers sacrifieraient leur vie pour chacune d’elles. Le peuple de Bjarne est une race qui se meurt. »
Il regarda l’horizon avec mélancolie, comme si un vieil ami l’attendait là-bas.
« La fille du roi aimait cet endroit. Elle rêvait des roses chaque nuit. Urgrim ne supportait pas de la voir malheureuse. »

Je restai figé sur place. Pas de trésor, pas d’ancienne querelle à vider.
« Tout ça pour les rêves d’une femme ? »
Skarvig s’arrêta et me dévisagea. Le mépris dans ses yeux ne s’adressait pas qu’à moi seul, il était destiné à toute la race des hommes, à notre avidité, à nos folies.
Je regardai ma main et vis les pétales rouge sombre que le nain y avait déposés. Puis il tourna le dos et suivit ses compagnons sur la petite crête vers l’ouest, d’un pas alerte, chargé de ses haches et de sa lourde armure.

Le vent du soir emporta les pétales qui étaient dans ma mains et ils virevoltèrent dans les rayons du soleil couchant.
Angar Arandir
« Hiver »











Sombre rivageback to top

Les tambours s’étaient tus. Comme s’il s’agissait d’un signal, notre colonne arrêta sa progression.

Une pluie tiède et nauséabonde ruisselait sur nos visages comme pour nous noyer tandis que la boue sombre retenait nos bottes. Cette terre nous dévorait lentement depuis que nous y avions mis le pied. Elle pompait nos corps, nos esprits et nos âmes. Comme un crapaud hideux, la terre d’Urgath nous goberait et recracherait nos restes de l’autre côté de l’océan, d’où nous venons. Là où est notre monde.

Un éclair zébra le ciel et illumina l’alignement d’arbres devant nous. Là commençait la jungle telle un chancre palpitant dont l’odeur à la fois douce et nauséabonde emplissait nos narines, collait à nos vêtements et à nos corps tandis que la pluie nous emplissait la bouche. Les tambours s’étaient tus. La jungle était silencieuse. Tous, nous attendions le début de la bataille.

Dans la lumière blafarde d’un nouvel éclair, je regardai mes compagnons et vis leurs visages marqués par la fatigue et la souffrance. Les ténèbres retombèrent sur nous alors que le tonnerre commençait à gronder. Il ne resta bientôt plus que le bruit de notre souffle court et le crépitement incessant de la pluie. Autour de nous, la jungle était toujours silencieuse. Un autre éclair illumina le ciel et je vis, l’espace d’un battement de paupière, une silhouette immense et monstrueuse entre les arbres. Je vis un corps boursouflé, de longs bras noueux, une tête affreuse et l’énorme massue que la créature tenait dans sa patte. L’obscurité revint.

Les trolls.
Comme une malédiction, le mot passa dans nos rangs. Pas un officier n’éleva la voix, il n’y avait rien de plus à dire. Nous n’étions plus qu’une bande d’hommes terrorisés, certains que la jungle serait cette nuit leur tombe.

La boue se mit à vibrer sous la ruée, d’abord doucement puis comme un cœur qui s’emballe. Je ne sais même pas si notre premier rang avait abaissé ses lances. De toute façon, cela n’aurait rien changé, nos lances courtes ne pouvaient pas faire le poids face à ce qui nous attendait. Nous étions des guerriers de la mer, pas des fantassins. Comme une délivrance, les bêtes se jetèrent sur nous dans un grondement de tonnerre.

Dans un bruit à déchirer les oreilles, les trolls enfoncèrent nos lignes, la puissance de leur attaque nous pressant comme des moutons contre une barrière. Je vis 36 chandelles quand le casque d’un camarade faillit m’écraser le visage. Je me dégageai frénétiquement de la pression de l’acier humide et tentai de reprendre mon souffle. Dans l’obscurité devant moi, j’entendais les bruits de la bataille, le craquement des massues troll et les cris d’agonie de mes compagnons. Comme un troupeau à l’abattoir, serrés les uns contre les autres, nous attendions la mort en hurlant.

Un autre éclair révéla nos ennemis. Ils n’étaient pas très nombreux mais ils traversaient nos rangs comme une faux taillant les blés. Leurs chefs dont les visages tannés étaient couverts de cicatrices poussaient les autres trolls à l’assaut de notre rempart de lances à coups répétés de leurs longs fouets de chaînes. Encore et encore, les massues des trolls s’abattirent sur la masse humaine, écrasant indistinctement armes et soldats, les projetant en l’air comme des poupées désarticulées. L’un d’eux passa au dessus de nos têtes et la scène replongea dans les ténèbres.

Je fichai la hampe de ma lance dans la boue pour ne pas être enseveli sous la pression des corps. Les bruit du combats se rapprochaient et je pouvais maintenant distinguer les grondements des trolls, cris bestiaux qui exprimaient leur plaisir et leur soif de sang. Puis le casque du camarade qui était devant moi fut arraché à ma vue et je restai dans l’obscurité, sans défense. Aveuglé et tremblant de peur, je levai ma lance dont la pointe rencontra une résistance.

Je me jetai en avant.

Le hurlement qui suivi failli me jeter par terre et dans la lueur d’un nouvel éclair, je vis ce que ma lance avait frappé. Haut comme une tour, il me surplombait. Sa poitrine grise était enveloppée dans une armure de cuir grossièrement cousue et son corps ruisselait de sang, percé qu’il était par de multiples lances brisées. Il aurait dû être déjà mort, bien avant que ma lance ne s’enfonce dans sa poitrine mais ses rugissements n’exprimaient que la rage car cette bête ne connaissait ni la douleur ni la peur de la mort. Pendant un court instant de lumière, nous nous fixâmes des yeux et il me rugit au visage toute sa colère et sa sauvagerie avant que l’obscurité ne revienne. Je sentis sa massue me frapper et m’envoyer voler. Pendant un instant, je ne sentis rien d’autre que le vent et fus bien incapable de dire ou se trouvait le haut et le bas. Puis la boue puante m’enveloppa et avec elle les bienveillantes ténèbres de l’inconscience.

Je m’éveillai à un son de tonnerre, un grondement qui faisait trembler le sol sous mon corps brisé. L’aube se levait sur Urgath, les nuages d’orage brillaient sur l’horizon sous le soleil levant qui nimbait la jungle d’une aura démoniaque. Les arbres enchevêtrés couverts de lianes et les milliers d’yeux des créatures qui y avaient trouvé refuge brillaient tous d’une lueur maléfique, comme si la terre elle-même était satisfaite du repas de sang qui lui avait été servi cette nuit-là. Les corps désarticulés de mes camarades gisaient dans les flaques verdâtres que la pluie nocturne avait laissées. J’étais seul, avec pour seule compagnie le grondement de tonnerre omniprésent. Douloureusement, je levai la tête du sol boueux pour connaître l’origine du bruit. À cet instant, ils surgirent du sous-bois autour de moi, le soleil levant éclairant leurs silhouettes grotesques. Il y en avait des centaines, des centaines et des centaines qui passèrent devant moi, une armée entière de trolls lancée à marche forcée qui faisait trembler le sol. Silencieux et pétrifié, je vis passer à travers la brume matinale leurs silhouettes et entendis leurs grognements se perdre vers l’ouest. Le fort était perdu et notre voyage sur ces terres maudites à jamais achevé.

Puis quelque chose d’immense, quelque chose d’innommable surgit de la forêt, quelque chose qu’encore aujourd’hui je ne puis décrire. Quelque chose qui força mes jambes brisées à fuir, loin de cette créature et des horreurs de cet endroit. Mais tandis que je fuyais en aveugle à travers le sous-bois, une présence m’accompagnait, moqueuse et provocante, comme un souffle putride sur ma nuque. Depuis ce jour, la malignité et l’horreur de cet endroit, la terre la plus ténébreuse de toutes, n’a jamais cessé de me hanter.

Jon Dundwer « Urgath »










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