SpellForce - JoWooD Productions



Histoire



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  La convocation Le dragon de l’hiver Le deuxième rêve : le fleuve des âmes
  Tonnerre lointain Le gardien de la montagne – première partie Le gardien de la montagne – deuxième partie
  La lance des rois Le sixième rêve L’exil
  Lumière d’automne Sombre rivage

La convocationback to top

« Nous ne savions pas…

Alors nous avons combattu, combattu jusqu’à ce que dans notre ignorance, le monde ancien touche à sa fin. Des guerres insensées furent menées sous le règne du Cercle. Nous étions tellement aveuglés par notre quête sans fin de puissance que nous n’avons pas su prévoir que qui allait arriver, pas su voir le destin que nous avions scellé pour notre monde. Quand les ténèbres sont tombées sur l’œil d’Aonir, les Maîtres des éléments, répondant à l’appel des Treize, se libérèrent de leurs liens et se déchaînèrent. Leur pouvoir et leur rage enfin libérés, les Éléments recommencèrent à se battre entre-eux, comme ils l’avaient fait depuis le début des temps.

Dans leur colère, ils ravagèrent le monde. La terre s’ouvrit et son sang fut répandu sur le monde. Des colonnes de flammes escaladaient le ciel, jusqu’à un maelström de nuages noirs qui dévorait l’horizon. Des tempêtes incandescentes de cendres et de poison se déchaînèrent, réduisant en poussière les plus hautes montagnes. Les océans se mirent à bouillir, attaquant les côtes avec avidité.

La fureur des éléments dura un jour et une nuit, avant que ne passent les ténèbres. Puis ils furent bannis, comme ils l’avaient été avant et un silence de mort tomba sur un monde en ruine.

Seuls quelques-uns d’entre-nous trouvèrent refuge auprès des Pierres. C’est là que nous reposons, certains implorant les dieux, d’autres les maudissant pour avoir laissé cela se produire. Mais nous étions aveugles, refusant de voir l’évidence…nous seuls étions à blâmer.

Car nous ne savions pas…. »

Ishtar Magnus « L’heure la plus sombre »




Le dragon de l’hiverback to top

Bien des générations avant que les premiers humains ne descendent des montagnes de la muraille venteuse, les dragons régnaient sur le monde. Ils étaient les maîtres des cieux de Fiara, inégalés dans leur puissance débridée, leur liberté intacte. C’est à cette époque que naquit un dragon blanc. Le dragon le plus puissant que l’on ait jamais vu. Depuis une aire située très loin au dessus du Godmark, il s’élança vers le ciel et sous ses ailes la terre gela. Ses écailles étaient du blanc le plus pur, ses yeux clairs et froids comme un ciel d’hiver et son souffle avait la froideur des glaces éternelles. Nul autre dragon n’avait sa taille et sa puissance car il était l’essence même de l’hiver. Ses frères et sœurs fuyaient sa présence et autour de lui, le monde se couvrait d’une épaisse couche de glace. Il fut bientôt connu dans tout Fiara sous le nom d’Aryn, le tisseur de givre.

Mais à la mesure de sa puissance était la solitude qui lui dévorait l’âme. Nul être vivant ne pouvait survivre en sa présence et le froid et la mort étaient ses seuls compagnons. Il se mit à parcourir le monde à la recherche d’une présence amie. Tous le fuyaient et plus il cherchait, plus il semait la désolation. S’il poursuivait sa quête, Fiara toute entière finirait sous la glace, figée dans un perpétuel hiver, mais il ne voulait pas y mettre fin.

Chaque année qui passait, à chaque battement de ses ailes, un peu plus de Fiara était perdue. Finalement, sa quête le mena jusqu’aux limites d’une immense forêt au sud de Fiara, connue sous son nom elfique de Finon Mir. Comme le givre, signe de son arrivée, couvrait les plus hautes branches des arbres, les elfes, alors une race très jeune, cherchèrent le moyen d’empêcher le tisseur de givre de détruire leur domaine. Ignorant tout de la quête d’Aryn et certains qu’aucun d’entre eux ne pouvait égaler sa puissance, ils en appelèrent à leurs dieux pour en obtenir conseil. Les dieux, pourtant, restèrent silencieux, ne laissant pas d’autre choix aux elfes que de fuir. Quand les premiers flocons de neige commencèrent à tomber entre les frondaisons, les elfes entamèrent leur exil vers le sud. Seule Cerwen, qui régnait avec quatre autres sur le peuple elfe, osa se précipiter sur les étendues gelées à la rencontre du dragon.

Le froid lui transperçait les os et autour d’elle il n’y avait que glace et mort aussi loin que porte le regard. Plus elle approchait du dragon, plus le froid mordait sa chair. Bientôt, elle sentit sa conscience fléchir. Pour ne pas sombrer dans un sommeil mortel, elle se mit à chanter. Elle chanta l’espoir, la chaleur et la douceur, comme bien des générations l’avaient fait avant elle autour des feux de camps à Finon Mir.

Entendant son chant de loin, Aryn descendit du ciel pour en connaître l’origine. Il vit la reine elfe agenouillée dans la neige et bien qu’elle soit proche de la mort, son chant restait fort et clair, unique rempart contre le froid qui l’engourdissait. Le dragon se posa et pencha la tête, jamais il n’avait vu telle beauté. Dès qu’elle le vit, la reine elfe s’adressa au dragon.
«Ô puissant dragon, écoute-moi ! Écoute-moi, émissaire du froid et porteur de mort ! Ta présence tue toute vie et plonge le monde dans un éternel hiver. Bientôt la forêt qui nous abrite sera transformée en glace sous le coup de tes puissantes ailes et mon peuple va périr. Que veux-tu ? Qu’est-ce qui peut détourner ta course et sauver mon peuple ? »

Aryn dressa la tête, son regard de glace perçant le cœur de Cenwen comme une dague.

«Saches, enfant de la forêt que je cherche depuis le commencement de ma vie, un égal, un ami. Je sais la souffrance et la douleur que mes voyages font peser sur ce monde, mais ton courage m’a ouvert les yeux – détruire les autres ne mettra pas fin à mon fardeau. Je vais retourner chez moi et attendre, attendre dans les montagnes solitaires, attendre la fin des temps. Ton peuple vivra mais il y a une chose que je demande. Tu es la première et la seule à t’être approchée de moi et ton chant a touché mon cœur. Accompagne-moi et chante ta douce chanson pour nous et les tiens seront épargnés ! »

Cenwen se redressa, et après une courte pause, elle s’adressa au dragon.
«Je t’appartiens, Tisseur de givre. Emmène-moi au nord et je réchaufferai nos cœurs avec l’espoir aussi longtemps que je vivrai. Mais épargne mon peuple ! »

À peine avait-elle prononcé ces mots que le dragon l’enleva dans les airs.
« Qu’il en soit ainsi ! Si ton peuple est aussi brave que toi, vous méritez bien de vivre. S’il advient que les tiens aient des ennuis, qu’ils m’appellent et je mettrai mon pouvoir à leur service. Cela fera partie de notre pacte, comme je prends, je donne. Le froid sera sans pouvoir sur eux et le pouvoir de la glace sera leur tant qu’ils conserveront ton souvenir. »

Ainsi parla le dragon de l’hiver avant de repartir vers le nord, vers les montagnes désolées au-delà des pics de Grimwarg. Ils s’y installèrent et tandis que Cenwen chantait, le dragon créa un manteau de glace qui les protégerait tout deux du monde et protégerait le monde de son pouvoir jusqu’à la fin des temps.

Seul le glacier qu’ils appellent Tisseur de givre nous rappelle le pacte passé entre le peuple elfe et le plus puissant des dragons. Encore aujourd’hui, les nains et les humains racontent des histoires où l’on aurait entendu le chant de Cenwen, là-bas dans la désolation glacée du nord-ouest. Seuls les enfants de Cenwen et d’Aryn savent que le dragon de l’hiver est toujours vivant et leur donne son pouvoir, tandis qu’il écoute les chants elfiques au plus profond des glaces.

Eleyna Tisseuse de chant « Le commencement du monde »




Le deuxième rêve : le fleuve des âmesback to top

Je m’éveillai alors que le soleil venait juste de se lever. Ma chambre était emplie des lambeaux de la fumée produite par les herbes qui se consumaient et les lueurs rouges du soleil levant baignaient la pièce d’une atmosphère mystique. C’était le moment de l’heure éternelle, celle qui n’est ni le jour ni la nuit. On raconte qu’à l’aube, le monde des vivants, le royaume des morts et celui des esprits sont plus proches les uns des autres qu’à aucun autre moment. On dit aussi que c’est le moment que choisit Hirin, le messager des dieux, pour rassembler les âmes défuntes et les conduire de l’autre côté. Une nouvelle fois, un grondement de sabots m’accompagna tandis que je sombrai dans l’inconscience et les profondeurs de mes terribles rêves.

Quand j’ouvris à nouveau les yeux, un monde gris s’étalait devant moi. Le ciel était sombre, couvert de nuages noirs et la lumière avait des tons de cendre. Pas de soleil, pas de lune, pas une étoile. Dans ce lieu désolé, le temps semblait suspendu et le silence était assourdissant. Aussi loin que porte mon regard s’étendait ce désert gris et je compris alors ce que j’avais sous les yeux. Je me trouvais dans le no man’s land entre la vie et la mort. Mon cœur se serra et je connu l’étreinte d’un désespoir incommensurable…il n’y avait nulle place pour l’espoir en ce lieu.

Le bruit d’un cheval s’ébrouant brisa le silence. Je me retournai, espérant localiser la source de ce bruit, espérant un signe, une issue hors de cet horrible cauchemar. Les pieds lourds comme le plomb, j’avançai dans la poussière grise. Chacun de mes pas soulevait un nuage de poussière, une poussière aussi fine que la cendre qui laissait dans ma bouche un goût d’ossements broyés.

Après ce qui me parut une éternité, j’arrivai en vue d’une vallée qui barrait la plaine comme une blessure. Du fond de la vallée provenaient des murmures et des chuchotements, un bruit semblable à celui de l’eau vive, à celui de milliers de voix jacassant, gémissant, appelant. C’était le Mor Duine, le fleuve des âmes. Du commencement des temps jusqu’à leur fin, le Mor Duine coule entre les mondes, transportant nos âmes jusqu’au dernier jour. Sa surface scintillait comme l’argent, son eau courait à perte de vue dans la lumière crépusculaire. Sur la rive je vis la raison du bruit qui m’avait conduit jusqu’ici.

C’était l’imposante silhouette de Hirin, le messager des dieux, juché sur sa monture noire. Il avait conduit son cheval au bord du fleuve et c’est à peine si je pouvais distinguer les formes obscures des morts qui le suivaient sur la rive. Sur un imperceptible mouvement des rênes, le cheval gigantesque entra dans l’eau, qui parut alors vouloir entraîner monture et cavalier dans ses profondeurs argentées. Mais l’animal tint bon et bientôt une première âme le suivit qui s’enfonça dans le courant. Le cavalier s’enfonça de plus en plus dans l’eau, suivit par le cortège des âmes. Tandis que j’observai cette étrange procession, je compris qu’il n’existait aucun château, aucun jardin des délices pour accueillir les élus. Rien d’autre que le fleuve où doit retourner tout ce qui en vient. Le Mor Duine contrôle nos âmes, les retenant captives jusqu’à ce qu’une nouvelle vie soit prête pour elles.

Certains refusaient d’entrer dans le fleuve, cherchant à se cacher, leurs faces obscures exprimant la peur et la haine alors qu’ils se mettaient à ramper pour échapper à leur destinée. Dans l’eau, le puissant cheval se dressa, s’ébroua et piaffa d’impatience tandis que son cavalier montrait le chemin, exigeant obéissance à l’ordre naturel des choses. Mais ces pauvres fous refusaient d’obéir au dieu, rampant toujours plus loin de la rive du fleuve comme des lâches. Finalement, Hirin abandonna, s’éloignant au galop sur la colline de cendre, plein de mépris pour ces âmes piteuses.

Le dieu avait à peine disparu que je vis les autres…des centaines, des milliers d’autres sortant de l’ombre des rives du fleuve où ils s’étaient cachés pour échapper au Messager et à sa colère. Ils s’avançaient pour accueillir les nouveaux arrivants et comme ils passaient devant moi, je pus voir le désespoir qui déformait leurs faces éthérées, la haine qu’ils avaient de la vie qui se refusait à eux, leur haine pour l’ordre auquel ils refusaient de se plier. Sur les rives du fleuve, ils étaient devenus des parias, prisonniers de leurs peurs et de leurs désirs, captifs pour l’éternité. C’est ici le royaume des morts, sur les rives du Mor Duine, c’est là qu’ils se complaisent dans l’apitoiement sur eux-mêmes. Puis ils s’intéressèrent à moi, rampant de plus en plus près, me soufflant au visage l’haleine empoisonnée de leur répugnance. Glacé par la peur, je vis leurs visages méprisants et fus terrassé par la terreur. La force de leur haine, condamnés qu’ils sont à rester ici pour l‘éternité dépasse l’entendement des vivants.

Dans un tonnerre de sabots, le messager m’arracha à leur multitude, m’arracha à ce rêve et me rendit à la pénombre de ma chambre. Seul le bruit du Mor Duine résonnait encore dans ma tête, le murmure, le chuchotement du fleuve sans fin.

Ishtar Magnus « Les sept rêves »




Tonnerre lointainback to top

Il émergea d’un groupe d’arbres juste devant nous et s’arrêta pour humer l’air.

Jusqu’à cet instant, il ne s’était rien passé par cette morne journée. Nous étions partis avant l’aube et, comme dans un mauvais rêve, nous avions arpenté pendant des heures d’interminables collines entrecoupées de marais gelés. Je fus soudainement totalement réveillé, les sens en alerte, honteux de m’être presque fait prendre par surprise.

L’herbe brune du marais couverte de givre capturait les rayons rouges du soleil levant qui conféraient à cette morne étendue une atmosphère irréelle. Des touffes de roseau s’amassaient sur les rives des étendues d’eau gelées et les arbres noueux tendaient leurs branches dénudées vers le ciel. Un vent glacial nous transperçait, soufflant de l’est, d’au-delà du pic acéré du Tisseur de givre et portant jusque sur les marais la froideur du glacier géant et des nuages tourbillonnants de neige poudreuse. Vers l’est on pouvait voir l’extrémité abrupte du glacier, muraille imprenable qui barrait la vue sur les territoires de nos ennemis. Des nuages gris passèrent au dessus de la falaise de glace, poussés sans relâche par le vent, formant dans le ciel une forteresse céleste derrière le rempart scintillant.

L’éclaireur s’accroupit, surveillant les alentours du regard, son souffle court formant comme de la vapeur dans l’air glacé.

Il n’allait pas tarder à regagner les buissons, pensai-je. De mes mains moites je cherchai mon arc, posé devant moi sur les pierres. Je l’avais à peine agrippé que je sentis la main de Galad sur mon épaule qui me signifiait d’attendre encore. L’archer Utran était plus âgé, plus sage et plus expérimenté que moi et son instinct le trompait rarement. Quelques secondes plus tard, trois nouveaux éclaireurs émergèrent en silence du bosquet. Un geste imprudent de ma part et notre destin à tout les deux aurait été scellé. Me tenant aussi immobile que possible, j’examinai les quatre silhouettes qui semblaient communiquer par signes.

Grands et solides, les orques étaient couverts d’un pelage sombre et terne. Leurs gestes étaient rapides et fluides, ils n’avaient rien de commun avec leur cousins à peau verte, les grargs, que l’on rencontrai chez moi. Les gens de la Maison Utran les appellent simplement orques des montagnes, eux se nomment les Sharok dans leur langue.

Les éclaireurs formèrent un demi-cercle autour d’un bouquet d’arbres. Ils n’avaient heureusement pas remarqué notre présence. Un mouvement sous les arbres annonça l’arrivée d’autres orques, ceux-là ne cherchant pas à être discrets. Comme une meute de loups, ils sortirent du sous-bois un par un avant de s’éparpiller. J’en comptai au moins douze, le corps enduit de peinture et badigeonné de sang animal. Dans leurs poings noueux, ils tenaient des lances et des massues. Ils formèrent un demi-cercle plus petit autour du bouquet d’arbres et s’assirent sur leurs talons, leurs yeux rouges, vifs comme des braises, surveillant les alentours. Ils reniflaient l’air glacé goulûment en quête de l’odeur de proies éventuelles. Je sentis Galad se raidir derrière moi et bientôt, les chefs de cette petite bande sortirent à leur tour du couvert. Le premier était un grand guerrier portant l’armure de fer noire des vétérans. S’arrêtant au milieu de ses hommes, il lança quelques ordres dans la langue gutturale des serviteurs des ténèbres. Comme une meute de chiens, ils obéirent immédiatement, élargissant le cercle pour laisser la place à un nouvel arrivant.

Le chaman paraissait petit à côté du géant en armure mais il se dégageait de sa personne une aura de méchanceté et de mal caractéristique des seuls serviteurs de Zarach. Les autres orques évitaient de le regarder et le vent glacial portait l’odeur de leur peur jusqu’à nous. Ils se tapirent dans l’herbe et même l’orque en armure évita de croiser le regard de cette créature qu’il craignait. Puis le chaman alla extirper quelque chose des buissons. Au début je ne vis qu’une touffe de cheveux blonds, avant de reconnaître qu’il s’agissait d’un humain. C’était Dunhil, un membre du premier groupe, ligoté avec des cordes, un bâillon de cuir épais sur la bouche. Son groupe était parti une heure avant Galad et moi pour reconnaître le nord de la porte des glaces. Visiblement, la chance les avaient abandonnés.

Le chaman jeta des regards suspicieux, examina le groupe d’arbre et, l’endroit semblant lui convenir, il hocha la tête. Il jeta son prisonnier au sol et s’agenouilla auprès de lui. Entamant une litanie faite de grognements, il tira de sa ceinture des piquets de fer qu’il planta dans le sol. Les autres orques articulaient le chant en silence, comme s’il s’agissait d’une prière bien connue d’eux. Soudain le chaman agrippa le pauvre Dunhil et le jeta sur les piquets de fer acérés. Affaibli mais encore conscient, Dunhil parvint à amortir sa chute avec les genoux mais les piquets s’enfoncèrent de deux bons centimètres dans sa chair. À cet instant, je m’apprêtai à charger le groupe d’orques mais une fois encore Galad me retint. L’Utran commença à se retirer, centimètre par centimètre, s’éloignant des orques et de leur captif.

Tandis que le sang de Dunhil se répandait lentement sur le sol, le chaman éleva la voix, son regard illuminé par la puissance et la folie. Je comprenais encore assez mal la langue noire à cette époque mais j’en savais assez pour comprendre qu’il invoquait les esprits du lieu, demandant leur protection et leur soutien pour la bataille à venir en échange de ce sacrifice humain.

Tandis que le rituel se déroulait, l’air se fit plus lourd et un vent froid se leva qui fit danser les branches des arbres et me fit frissonner. Le chaman attrapa l’éclaireur mourant par les cheveux et, lui relevant la tête, il haussa la voix encore une fois. En appelant au dieu du sang, il saisit la griffe de Zarach qui pendait à sa ceinture, une arme rituelle dotée de cinq lames tordues comme les racines d’un arbre. Il brandit la griffe au dessus de sa tête, priant pour la bénédiction du Sanguinaire. Anticipant le sacrifice sanglant qui allait suivre, les autres orques grognaient et sifflaient. Leur haleine fumante s’échappait de leurs bouches haineuses déformées par la rage et la puanteur qu’ils dégageaient parvenait jusqu’à notre cachette. Galad se mit à ramper plus vite, mais moi, j’étais fasciné par ce rituel bizarre.

Un coup de tonnerre éclata qui fit trembler la terre, comme si le dieu du sang Zarach lui-même frissonnait par anticipation. Depuis le glacier, un amoncellement de nuages noirs envahit le ciel, obscurcissant la lumière du jour naissant. Le chaman dégoulinant de bave, affermit sa prise sur son arme et s’apprêtai à conclure le rituel en égorgeant Dunhil.

La peur qui me tétanisait laissa place à un autre sentiment. Aujourd’hui encore je repense avec honte à la folie de mes actes en ce matin maudit. Ignorant la main de Galad qui me prévenait, je me dressai comme dans un rêve et tendis mon arc. Je tirai la corde de mes doigts gourds et en un clin d’œil, ma flèche alla se ficher dans le front du chaman. Les orques se figèrent sur place, leur litanie interrompue, mais leur stupeur se mua en rage. Dans l’instant, le vétéran en armure fut sur ses pieds, il sauta par dessus ses camarades et se rua sur moi comme un taureau enragé. Terrorisé, je le voyais approcher, sa lame dentelée prête à me fendre le crâne quand une flèche tirée par Galad vint se planter dans sa gorge, juste au dessus de la cuirasse. Il s’écroula et roula à mes pieds, son regard haineux assoiffé de sang braqué sur moi alors qu’il rendait un dernier soupir. Avec un cri à glacer le sang, les autres orques se précipitèrent sur leurs armes.

«Sauve-toi, idiot ! »
La voix de Galad mit fin à la stupeur qui me tenait paralysé et je me mis à courir. Une autre flèche tirée par l’Utran siffla près de moi, je l’entendis se ficher et un gargouillement suivit.
« Cours ! Cours ! Retourne au camp et dis-leurs qu’ils arrivent ! »

Encore un claquement de l’arc et un autre orque s’écroula. Je courus vers l’ouest, trébuchant sur ce terrain difficile, espérant atteindre la sécurité des pentes de la montagne. Les cris des orques se rapprochaient et il en venait de partout. Du nord et du sud, les cris terrifiants d’une armée s’élevèrent au dessus des marais. Ils se dressaient comme une vague, une marée de créatures effrayantes qui, oubliant toute discrétion, se joignaient à leur camarades, excités par l’odeur du sang et de la traque. Grognant et bavant, les orques se lancèrent à ma poursuite. Puis, un de leurs tambours de guerre se mit à battre, plus fort et plus menaçant que le tonnerre roulant dans l’orage. Le grondement qui submergea les marais était irrésistible et me poussait plus avant comme une feuille portée par le vent. Puis les cieux s’ouvrirent et la pluie commença à tomber des nuages qui avaient suivis leur armée depuis l’est. Je luttais contre le vent glacial et la grêle qui ralentissaient ma marche mais qui me cachaient également de la horde de mes poursuivants. Je courais en pleurant, pas seulement à cause de la douleur dans mes membres et du froid mordant, mais aussi pour Galad qui avait sacrifié sa vie pour me sauver.

La pluie diminua d’intensité et les nuages s’éclaircirent au moment où je sentis la roche sous mes pieds et je pus reconnaître les pics montagneux qui m’étaient familiers. Au loin, au pied des falaises, je pouvais voir les bannières du camp Utran. Les gardes m’avaient déjà repéré et avaient signalé ma présence au camp principal. Ce n’est que proche du camp que je ralentis ma course et jetai un regard en arrière. Mon message était inutile. À travers les nuages et le brouillard, les feux et les torches allumés par l’armée qui approchait depuis l’est formaient une ligne incandescente sur l’horizon. Les Sharok avaient franchi la porte des glaces, ils envahissaient nos terres et demain, le dieu du sang donnerait une grande fête. La pulsation puissante des tambours orques roulait comme un tonnerre lointain, un tonnerre annonciateur des périls venus de l’est.

Angar Arandir « Trente jours sur la frontière »



Le gardien de la montagne – première partieback to top

« C’est le pont ? »
Je m’arrêtai un instant pour profiter de ce moment de solitude. Devant moi s’étendait un large canyon, ouvrant une vue spectaculaire sur les pics couverts de neige de l’ouest de la muraille venteuse. Aussi loin que portait le regard s’étendait le massif océan de pierre couvert de neiges éternelles, glacé et immobile aux yeux des mortels. Le vent chassait quelques nuages dans le ciel bleu acier qui jetaient des ombres délicates sur l’océan de neige immaculée. Des bottes crissant dans la neige derrière moi signalèrent la fin de ma courte pause.

«Quel autre pont espérais-tu trouver dans un endroit aussi reculé, humain ? »
Skjalf me dépassa lourdement, sous le poids de son sac et de ses innombrables haches. La charge ne semblait pas le ralentir, et comme nous avions pu nous en rendre compte ces derniers jours, rien ne paraissait pouvoir affecter le nain. Il me lança un petit sourire méprisant avant d’entamer la descente qui menait vers ce pont que nous cherchions depuis des jours.

L’élégante bande rocheuse traversait le sombre abîme du canyon. Les piliers qui s’enfonçaient dans les profondeurs insondables paraissaient trop frêles pour en soutenir le poids. C’était en vérité un exemple parfait de l’architecture du vieil empire, un testament du savoir-faire des maîtres nains, dont l’un des héritiers descendait la pente qui s’annonçait devant nous.

Ce fut au tour des autres de me dépasser, le visage muré par l’épuisement. Caele, dont les mèches rousses rebelles parvenaient toujours à s’échapper de leur bandeau pour lui chatouiller le visage, tira son arc de son sac de fourrure tandis qu’elle descendait vers la vallée. Joshua, qui arborait la même expression de dégoût depuis le jour où il avait posé le pied sur la neige pour la première fois, tira ses mains élégantes de ses gants et entreprit d’épousseter la neige et la glace accumulées sur son épée et son carquois en jurant à voix basse tandis qu’il suivait Caele. Gunthar venait en dernier, son crâne chauve découvert en dépit du froid, ses deux bras massifs croisés sur le manche de la lourde hache qu’il portait en travers de l’épaule. Quand il me dépassa, il fit rouler ses yeux noirs et poursuivit sa route dans la neige. Ces derniers jours, nous nous étions tous maudits bien souvent d’avoir suivi le nain et ses histoires, d’avoir suivi son or. Ça n’était pas un endroit pour les humains, mais au moins nous échappions à la guerre pour quelques temps.

Je pris mon bouclier sanglé dans mon dos et rejoignis les autres.

Nous traversâmes l’abîme sans fin sur le pont étroit. Mesurant plus de cinq cent pas, il donnait sur une pente raide visible entre les falaises abruptes. Cet étroit chemin de pierre était le seul moyen de rejoindre la pente blanche qui s’élevait au milieu des murailles verticales.

Nous ne tombâmes ni sur les pièges, ni sur la magie ancienne contre lesquels Skjalf nous avaient mis en garde et bientôt nous atteignîmes l’autre côté du pont sains et saufs mais transis par le vent glacé. Nos bottes s’enfoncèrent dans la neige vierge et le vent en porta le bruit jusqu’au sommet de la pente raide et scintillante qui nous conduisait droit dans les nuages. Le vent balayait la neige sur la surface gelée, lui donnant l’apparence de petits fantômes. Il semblait que nul être vivant ait jamais mis le pied ici avant nous.

«On va devoir escalader toute la montagne les armes à la main ? Il n’y a rien… »
« Pas toute la montagne. Regarde ! »
Le gantelet de Skjalf pointa vers le haut de la ravine et coupa court à mes protestations de pure forme. À chacun de nos pas, la silhouette d’un imposant cimetière surgissait un peu plus du brouillard. À flanc de falaise, les ancêtres de Skjalf avaient sculpté une gigantesque porte, étroite et haute, encadrée d’une muraille de statues qui nous observaient sévèrement de leurs yeux de pierre. Impressionnés, nous contemplions en silence l’immense porte de pierre noyée dans le brouillard fin qui nous paraissait aussi haute et aussi inaccessible que la montagne elle-même. Skjalf qui marchait en tête, hâta le pas.

«C’est la tombe de Torgen, le dernier Tueur de Dragon. Elle a été construite en son honneur par Urgrim, le plus grand des maîtres-maçons nains. Elle a coûté bien des années et bien des vies, y compris celle du maître-maçon. La voix du nain prit un ton triste. « Urgrim n’a jamais quitté cet endroit. »
« Qu’est-ce que c’est, ce Lördir que tu cherches ? Un objet de famille ? »

Caele essayait en vain de se débarrasser d’une mèche qui fouettait son visage mordu par le froid, son regard clair fixé sur le dos du nain.
«À quoi ça ressemble ? Tu peux au moins nous dire ça ! »
Ignorant ses questions le nain avançait toujours, mais, comme par réflexe, il vérifia que la lourde hache à deux tête qu’il portait sous son sac était toujours là. Elle paraissait trois fois plus lourde que l’énorme hache de Gunthar et parmi nous, personne ne savait pourquoi le nain l’avait amenée jusqu’au milieu des pics gelés de la muraille venteuse.
« Vous le saurez bien assez tôt ! En avant ! »

Nous reprîmes notre ascension, dans la neige jusqu’au genoux. Notre souffle lourd formait de petit drapeaux blancs dérivant vers le nord tandis que nous luttions contre cette mer blanche. Enfin nous atteignîmes un terrain plus plat. La porte n’était plus très loin et de part et d’autre, les statues des tueurs de dragons émergeaient de la neige. Le soleil était sur le point de se coucher et il nimbait de rayons dorés la roche et les sculptures tandis que nous approchions de la tombe nichée dans l’ombre bleutée de la montagne. Nous étions entourés de petits bâtiments, certains impossible à reconnaître sous leur manteau de neige, d’autres arborant de terribles dragons ou des démons enragés, telle une bataille pétrifiée dans la roche au milieu d’un éternel hiver. Le vent soufflait avec férocité contre les statues et les sifflements qu’il produisait entre leurs griffes jouaient une musique étrange et irréelle.

Nous ralentîmes le pas.
Une atmosphère imperceptible de menace baignait cet endroit. Même le nain avançait maintenant avec précaution, sa main gantée de fer rivée au manche de sa hache. Soudain Joshua laissa échapper un souffle et nous suivîmes son regard dirigé vers la montagne. Nous n’étions séparés de la porte que de quelques pas et l’on pouvait voir que la neige avait été foulée récemment. Il y avait là des os éparpillés, sans doute les carcasses de chèvres des montagnes, comme éventrées et éviscérées par une bête sauvage.

Sans un mot nous préparâmes nos armes et formâmes un cercle. Nous attendions, aux aguets, seul le bruit de nos respirations venait troubler l’étrange musique du vent. Au dessus de nos têtes, les statues regardaient vers l’est, indifférentes à notre présence.

Et puis il sauta juste devant moi et atterrit sur un monument, une massue de bois et de pierre dans sa patte poilue. L’espace d’une fraction de seconde je vis une forme humanoïde immense avec une énorme tête ressemblant à celle d’une chèvre qui me fixait du regard. Dans un rugissement à déchirer les tympans, il bondit de nouveau et je vis son énorme massue s’abattre sur moi.

J’eus juste le temps d’interposer mon bouclier pour tenter de dévier le coup. Un coup donné par le dieu des forgerons lui-même n’aurait pas été pire. Sous l’impact de la massue de pierre mon bouclier résonna comme une cloche et je m’écroulai à genoux, le bras portant le bouclier endolori jusqu’à l’épaule. J’étais à demi aveuglé par la neige qui volait autour de moi et je me réfugiai sous le bouclier en cherchant l’épée que le coup avait fait sauter de ma main. La massue s’abattit une nouvelle fois, cognant le bouclier contre ma tête qui m’assomma presque. En désespoir de cause, j’agrippai le bouclier à deux mains et tentai de me redresser sur les genoux mais mes membres endoloris ne m’obéissaient plus. Derrière moi, j’entendais les échos lointains d’une bataille, au-delà de la neige qui volait en tempête autour de moi. Une fois encore la massue fendit l’air et frappa le bord de mon bouclier. Les courroies de cuir rompirent et il vola comme une feuille morte emportée par le vent. La force du coup m’avait jeté par terre et la brute, mi homme, mi animal, rugit de triomphe.

À suivre…



Le gardien de la montagne – deuxième partieback to top

La force de son rugissement me frappa avec presque autant de force que ses coups, son souffle fétide m’arrosant de salive et de charogne. Sonné, j’essayai de ramper hors d’atteinte et tandis qu’il levait sa massue vers le ciel pour m’assener le coup de grâce, je ne pouvais rien faire d’autre que le fixer des yeux, paralysé par la peur. Soudain, une ombre passa devant moi et je vis l’une des haches de Skjalf virevolter avant d’aller s’encastrer dans le crâne de la brute. Pendant un instant, la bête et moi nous retînmes notre souffle, puis il s’effondra dans la neige comme un arbre abattu.

Je forçai mes membres endoloris à bouger. Trois autres brutes gisaient sur la neige ensanglantée. Mes compagnons avaient le souffle court mais aucun ne semblait blessé.
« Tu en as mis du temps ! »
« Tu aurais préféré que je fende aussi ton crâne, humain ? La prochaine fois fais le mort et ne reste pas dans nos jambes. »

Le nain tendit sa grosse main et m’aida à me relever. Sans un mot Joshua me tendit mon épée et ce qu’il restait de mon bouclier. Mon sourire honteux s’effaça quand retentit un nouveau et terrifiant rugissement. Armes pointées, nous fouillâmes les alentours du regard, prêts à affronter un nouvel assaut, mais il n’y avait rien, rien d’autre que les visages de pierre des statues qui nous dévisageaient. Le rugissement se fit encore entendre, étouffé, comme s’il venait de la roche elle-même. Skjalf libéra sa hache et désigna la porte.
«Ils viennent de là-dedans ! Retenez-les dans les escaliers. S’il atteignent l’extérieur, nous n’avons aucune chance ! »

Poussés par la voix pleine d’assurance du nain, nous nous ruâmes vers la porte. Elle nous dominait telle une falaise et je ne pouvais m’empêcher de me demander comment des bêtes aussi fortes soient-elles pourraient-elles parvenir à ouvrir des portes aussi massives. Pourtant elles se mirent à bouger, précipitant sur nos têtes un déluge de glace et de poussière. Dans un raclement surnaturel, l’une des portes s’ouvrit assez pour livrer passage à une horde d’énormes créatures cornues. Elles faisaient au moins deux têtes de plus que Gunthar mais conservaient une apparence humaine. Elles étaient armées de haches et de massues de pierre et de bois.

Deux d’entre-elles tombèrent en même temps et dévalèrent l’escalier de pierre, frappées par un carreau et une flèche. Les autres fondirent sur nous dans l’instant et la hache de Gunthar put donner toute sa mesure, mordant chairs et os. J’esquivai la massue d’un des cornus et plantai mon épée dans son flanc découvert. Il émit un gargouillement, m’entraîna dans sa chute et nous heurtâmes tous deux le sol de pierre ce qui me valut de voir une fois de plus danser les étoiles devant mes yeux. À cet instant la porte résonna encore et s’ouvrit plus largement, raclant le sol, repoussant la neige et les pierres.

Un instant le combat cessa, comme étouffé par le tonnerre déclenché par les portes de pierre. Elles s’ouvrirent de plus en plus vite et nous découvrîmes la formidable puissance qui les manœuvrait. Je n’avais jamais vu de géant et le désespoir d’être confronté à l’un d’eux me paralysa sur place, couché sur les dalles de pierre maculées de sang. Plus grand que bien des tours, il se détachait dans l’encadrement de la porte, les muscles de ses bras colossaux saillants sous l’effort qu’il devait produire pour déplacer un poids que cent hommes n’auraient pas fait bouger d’un pouce. Derrière sa barbe et sa crinière touffue, ses yeux sauvages étaient fixés sur nous. En dépit de son allure primitive, il était clair que cette bête était d’un grand âge et d’une grande puissance.

« VOLEURS ! »

Tandis que nous autres humains étions cloués sur place par son apparence et ce mot qu’il venait de prononcer dans notre langue, le nain réagit instantanément. « Ton exécuteur te salue, Lördir ! Cela fait bien longtemps que tu échappes à ta punition. Prépare-toi à subir la vengeance des fils d’Urgrim ! » Le géant baissa la tête et fixa son regard plein de haine sur le nain. Les deux ennemis séculaires se fixèrent ainsi le temps d’un battement de cœur puis le géant se rua à l’assaut dans un rugissement de tonnerre.

C’était comme si la montagne elle-même tremblait à chacun des pas. Ballotté par les soubresauts du sol, je dévalai l’escalier sans parvenir à freiner ma chute. Le ciel s’obscurcit quand le géant passa au dessus de moi, écrasant rochers et créatures alors qu’il avançait sur le nain. Hommes et bêtes, dans un même élan, se jetèrent hors du passage de ce monolithe de haine aveugle. Seul Skjalf restait immobile. Le nain avait défait son sac et tenait en main la lourde hache qui y était sanglée. Au moment où le géant levait son poing pour l’écraser, Skjalf lança la hache. De toute ses forces il la lança vers le géant, ses deux lames scintillant dans le crépuscule comme les ailes d’un papillon mortel.

Un grognement de surprise s’échappa de la gorge du géant. Il porta son énorme main à son front ensanglanté, comme pour en chasser un insecte. Puis il commença à tomber, resta suspendu dans son mouvement pendant un instant qui parut une éternité avant de s’affaisser vers l’avant. Skjalf tourna les talons et se mit à courir pour échapper au désastre imminent mais le géant parvint à saisir dans sa main le nain qui s’enfuyait et le broya tandis qu’il s’écroulait dans un bruit de tonnerre, mort.

Le silence dura quelques instants. Le vent dispersait vers l’est le nuage de neige que la chute du géant avait soulevé, un peu de poussière tomba des portes ouvertes. Puis les grognements des hommes-bêtes reprirent de la vigueur maintenant que le choc était passé. Nous nous regardâmes et chacun lu la même chose sur le visage des autres. Notre voyage était achevé, il ne restait rien de bon pour nous ici. Peu importaient les richesses et les trésors cachés dans la tombe du Prince Dragon, le prix pour les récupérer ne pouvait être que la mort. Aussi nous ramassâmes nos armes et notre matériel et nous nous mîmes à courir.

Moitié courant, moitié glissant dans la neige épaisse, nous rejoignîmes le pont. Les bêtes nous suivaient de près, grognant et rugissant. Elles se déplaçaient plus vite que nous sur la neige et elles étaient sur nos talons quand nous atteignîmes le pont. Nous traversâmes l’étroit pont de pierre qui enjambait l’abîme aussi vite que nos bottes nous le permettaient. Les brutes hésitèrent un instant et alors que la première s’engageait sur le pont, Caele se retourna et la cueillit d’un tir rapide de son arc. Une flèche plantée dans le crâne, le corps de la bête s’enfonça en silence dans les ténèbres du précipice.

Les autres ne suivirent pas et nous pûmes rejoindre l’autre côté du pont en toute sécurité. Tandis que mes compagnons continuaient à courir, je me retournai pour observer. Les bêtes remontaient la pente neigeuse et regagnaient la tombe dont elles avaient fait leur tanière. Leur animosité garantirait le repos du Tueur de Dragon et du Maître-maçon jusqu’à ce que le temps ait effacé les montagnes. Nos traces auront bientôt disparu et avec elles le souvenir de notre présence et des évènements de ce jour. Les bêtes, elles, seront toujours là. Le vent du nord se mit à souffler doucement le long des pentes, apportant de la neige fraîche.




La lance des roisback to top

Le vent soufflait en tempête ce jour là. Il jouait avec les feuilles mortes de la vieille forêt et fouettait les arbres, qu’il transformait en une mer mouvante de feuilles d’automne. À travers la ramure, les rayons dorés du soleil couchant dansaient sur les armures des attaquants comme pour séduire leurs sombres silhouettes. La forêt elle-même semblait accueillir leur triomphante procession avec le ballet tournoyant de ses feuilles rouges et or qui semblait les inviter à avancer. Nous attendions.

Ils sortirent de la forêt et firent halte. Ils se tenaient en rangs serrés à l’orée du bois, tournant leurs regards vers notre ville, par-delà la lice où se tenaient les tournois, espérant bien l’avoir prise avant la tombée du jour. Leurs rangs s’étendaient du nord au sud, épaule contre épaule, tels une vague de fer et d’acier qui ne tarderait pas à fondre sur nous. Leurs bannières claquaient au vent et portaient haut les couleurs des rebelles au dessus de l’immense armée. Il y avait le loup gris de la Maison Wulfgar, la plume d’Iskander, la bannière à la hache blanche de Hallit et, au centre de cette immense armée, la bannière pourpre frappée d’un bouclier noir des gens de la Maison d’Utran, avec lesquels j’avais combattu en frère d’arme. Il restait peu d’entre-nous pour protéger la reine dont la bannière de bleu et d’or flottait au dessus de nos têtes dans la lumière du couchant. Une seule Maison était restée fidèle à la reine et au royaume de Nortander. Les Léonidars, prêts à suivre la lignée royale dans la mort ou dans l’exil, avaient donné le meilleur de leurs armées. La reine semblait avoir fait le choix de mourir. Nous attendions.

Au son des cornes, leurs troupes se mirent en marche. Dans un tonnerre de bottes, ils se ruèrent hors de la forêt et envahirent bientôt les prairies de la lice. Un signal retentit sur la première muraille et se répercuta le long des trois forts remparts accrochés aux flancs de l’Allen Gor qui protégeaient la forteresse et la cité des rois. Autour de moi, les arbalétriers levèrent leurs armes. L’attente arrivait à son terme.

Sur un rythme de tambour annonçant une exécution, le son de milliers de bottes déferla sur nous, chacun de leurs pas marquant l’approche de notre mort. Il ne nous resterait bientôt plus que notre fierté quand nos têtes se poseraient sur le billot, au pied du bourreau. Le signal attendu depuis si longtemps vint enfin et de nos rangs s’envola un nuage noir de carreaux d’arbalètes qui fila vers le ciel avant de fondre comme une nuée d’insectes sur nos ennemis. Aussi haut placé que je l’étais, en plein vent sur la troisième muraille, je pouvais entendre le son des carreaux perçant les armures, les boucliers et la chair de nos ennemis. Ils n’auraient pas moindre prix à payer. Alors que l’ordre de recharger venait d’être lancé, une voix s’éleva sur le champ de bataille, irréelle tant elle était puissante. « ASSEZ ! »

Àcet ordre, tous se figèrent. Dans le silence qui tombait sur nous, seul le claquement des bannières rappelait l’imminence de la bataille.

Une silhouette se détacha des rangs rebelles. « Épouse d’un roi mort, hommes de Léonidar, écoutez-moi ! »

Isamo Tahar, mage de l’école de Westbrandt, ancien conseil du roi et responsable des malheurs du royaume, tendit les bras comme pour nous étreindre en frère. Ça n’est qu’à cet instant, si proche de la victoire, qu’il osait montrer son vrai visage et son sourire était amer pour ceux d’entre-nous qui connaissaient ses intentions véritables.

«Aujourd’hui, sur ce champ de bataille, les hommes d’un royaume divisé s’apprêtent à s’affronter ! C’est à toi, femme, qu’il revient de mettre fin à cette boucherie et de remédier aux maux qui minent ton royaume. »
Seul le vent répondit à ses avances.
« Ton époux est mort, et avec la disparition de ton fils, c’est toute la lignée impériale qui s’est éteinte ! Rends le trône, ta famille n’est plus ! »
Nous tournâmes presque tous nos regards vers le château royal et le balcon de pierre d’où le roi s’adressait à ses sujets, et où la reine avait passé tant de nuit dans l’espoir du retour de son fils. Mais il demeurait vide. La voix du mage retentit de nouveau.
« Hommes du nord, souhaitez-vous une femme pour chef ? Une femme dépourvue de sang royal, vieillissante, faible et brisée ? »
Nous le contemplions en silence.
«Je vais vous montrer quelle puissance est digne de régner sur ce royaume. Le temps des tueurs de dragons est passé ! Voici venu celui des maîtres des dragons ! »

Avant même qu’il ait terminé de parler, nous sentîmes une ombre voiler le soleil et la peur de ce qui allait survenir pétrifia nos cœurs. Ses grandes ailes déployées, un lézard gigante